L'affaire Dreyfus est avant tout un conflit politique majeur de la Troisième République survenu en France à la fin du XIXème siècle autour de l'accusation de trahison faite au capitaine Alfred Dreyfus, qui est finalement innocenté. Elle bouleverse la société française pendant douze ans, de 1894 à 1906, la divisant profondément et durablement en deux camps opposés : les " dreyfusards ", partisans de l'innocence de Dreyfus et les " antidreyfusards ", partisans de sa culpabilité.
Mais quelles sont les causes d'un tel déchaînement de passions ? La république secouée par la guerre de 1870 et des évènements de la Commune a passé un accord tacite avec l'armée bonapartiste de droite. L'armée accepte l'autorité de la République et, en échange, celle-ci lui laisse son indépendance et lui octroie un budget de fonctionnement conséquent. L'armée devient donc un état dans l'état et la critiquer est rompre le consensus ambiant. De l'Extrême gauche à l'Extrême droite, il y a accord sur le statut de l'armée, le respect qu'on lui doit, les français sont militaristes et laissent passer beaucoup de choses et particulièrement dans les colonies. L'opinion publique, quant à elle, se sent beaucoup moins concernée et mobilisée qu'on ne le dit, elle n'est pas passionnée et si les discutions familiales abordent fréquemment le sujet lors des agapes dominicales, elles n'entachent pas l'avenir des relations. Ce qui éloigne le caractère de guerre civile souvent avancé. Si bien que l'Exposition Universelle de 1900 à Paris montrera au reste du monde une unité nationale.
La cause première du conflit est à mettre au crédit des politiciens et de la primauté écrasante du législatif sur l'exécutif qui pèse sur la politique nationale, c'est à la Chambre des Députés qu'il faut siéger, faire tomber un cabinet y est aisé et la valse des ministères continuelle. L'éparpillement des opinions et la pluralité des partis font se rapprocher les radicaux et modérés contre la droite en étant d'accord sur rien. Mais pour le social : les modérés s'unissent aux royalistes contre les radicaux et les socialistes. Alors en 1898, l'affaire Dreyfus fait son entrée dans l'hémicycle car, comme l'écrit Charles Péguy : " Toute mystique finit en politique ". Mais faut-il encore ne pas se tromper de combat, comme le dit Clémenceau dans l'Aurore du 23 janvier 1898 : " Les élections d'abord, la justice attendra ".
Traditionnellement
la gauche est Dreyfusarde et la droite Antidreyfusarde, l'élection de 1898
fera plus appel aux sentiments d'unité nationale et de patriotisme qu'à
celui de conviction de justice, la lâcheté intellectuelle sera donc égale
dans les deux camps. Rares seront les politiques exposant leur soutien à
Alfred Dreyfus (Gabriel Hubbard, Jean Jaurès, Guèdes, Vaillant). L'opinion
publique sera antidreyfusarde ou indifférente. Alors le débat sera social
et tournera autour du projet de Jules Méline, Président du Conseil et Ministre
de l'Agriculture, et de sa proposition de système protectionniste auquel
il travaille depuis longtemps.
Eugène Derveloy, dreyfusard, se présenta avec succès aux élections générales législatives des 20 août et 3 septembre 1893 dans la circonscription de Meaux où il fut élu avec 10 168 suffrages, contre 5 772 à Charles Prévet (Gauche radicale) et 3 876 à Renaud de Moustier sur 20 245 votants. Lors du renouvellement général des 8 et 22 mai 1898, il fut battu dans la première circonscription de Meaux, au second tour de scrutin, par Mr Gaston Menier ; en seconde position, dès le premier tour où il avait obtenu 5 615 voix contre 5 853 à Mr Gaston Menier et 1 496 à M. Demars sur 13 076 votants, il ne put rassembler au second tour que 6 406 voix contre 6 635 à M. Gaston Menier.
Le congrès du comité républicain progressiste du canton de Lagny et des environs avait auparavant approuvé le 3 avril la candidature de M. Gaston Menier, antidreyfusard, enfant du pays, prodiguant des largesses financières dans un grand nombre de communes, et de la prévoyance sociale à Noisiel. Mais l'accent était porté sur le caractère patriotique de cette candidature, qui sous-entendait antidreyfusarde. Une manière de ne pas prêter le flanc à la critique socialiste qui avait invité l'affaire Dreyfus dans cette élection législative et obligeant tous les candidats à opter pour un camp.
M. Gaston Menier fit sa déclaration de foi par l'intermédiaire d'une circulaire :
Au second tour de l'élection, M. Gaston Menier s'adressa à ses concitoyens au travers du " journal de Seine et Marne " pour leur préciser les enjeux de cette journée du 22 Mai décisive :
remercie
très vivement de cette marque d'estime, de sympathie et de confiance.
Vous avez déjà jugé que ma politique, politique de travail, de progrès,
de stabilité républicaine, était préférable à la politique du désordre
et du gâchis parlementaire. Le 22 mai, fidèle à votre verdict, vous
confirmerez cette première victoire. Vous connaissez mon programme :
je l'ai exposé dans toutes les communes de la circonscription. Vous
savez que je suis républicain de la première heure, sincère et convaincu,
je veux poursuivre la conquête de nouvelles libertés et l'accomplissement
de nouvelles réformes. Vous savez que je veux une réforme de nos impôts
frappant la richesse et dégrevant les travailleurs. Vous connaissez
mes idées tendant au relèvement de l'agriculture et à l'amélioration
du sort des ouvriers agricoles. Enfin, vous savez que, Patriote ardent,
je veux avant tout conserver intacts le prestige de l'autorité et de
l'armée nationale en empêchant le retour des manœuvres criminelles qui
ont révolté tous les cœurs des Français. Vous me connaissez, je suis
un enfant du pays. J'emploie toute mon activité à développer le travail
autour de moi, m'occupant sans cesse, avec la plus grande sollicitude,
des intérêts des travailleurs et me dévouant au progrès démocratique.
Vous avez fait justice vous-mêmes des mensonges et des outrages qui
m'ont été prodigués. Je les ai méprisés, je les méprise encore. Fidèle
à la discipline républicaine, vous assurerez le 22 mai le triomphe de
la République, qui peut seule assurer la prospérité de la Patrie France
et vous condamnerez les théories socialistes qu'on essaie d'implanter
sournoisement dans notre pays de Brie et qui conduiraient fatalement
le pays au désordre et à la ruine. Vive la République ! "La victoire acquise dans les urnes, celle-ci fit l'objet, après réclamation de M. Emile Chauvin (socialiste), d'un " appel à discussion des conclusions du rapport du 10ème bureau sur les opérations électorales de la première circonscription de l'arrondissement de Meaux (Seine-et-Marne) " nécessaire à la validation de l'élection. M. Emile Chauvin met à disposition l'article signé de M. Barbezieux, Directeur de la Paix qui, au moment des opérations de la période électorale, se trouvait dans la circonscription de Meaux :
Emile Chauvin déroulera ensuite toute une série d'agissements étayant une corruption avérée : pression patronale et officielle, distributions d'argent considérables, générosités excessives faites à presque toutes les communes de la circonscription. Mais autres mœurs, autre époque, M. Barrois rapporteur de la commission officielle bat en brèche les attaches d'Emile Chauvin. Gaston Menier monte ensuite à la tribune et tient ces propos :
De chaleureux applaudissements accueillent M. Gaston Menier quand il descend de la tribune. Après une courte réplique de M. Chauvin, la demande d'enquête est repoussée par 317 voix et M. Gaston Menier est admis.
La-Seine-et-Marne, Du 8 et 22 Mai, 13 Juillet, 1898
