Le Cœur de Floria, le ballet pantomime en deux actes de Mme Mariquita et M. André de Lorde, musique de M. Georges Ménier, va entrer en répétitions générales incessamment à la Gaîté-Lyrique. MM. Isola ont monté Le Cœur de Floria dans des décors et des costumes qui sont, nous assure-t-on, de toute beauté.
La musique de M. Georges Ménier est délicieuse, et Le Cœur de Floria fera spectacle avec Salomé et le Barbier de Séville. En l'honneur de la chorégraphie, MM. Isola ont réuni sur une même affiche un ballet nouveau, Le Cœur de Floria, et la Salomé de M. Mariotte, dont le principal attrait, pour certains spectateurs, réside dans la fameuse Danse des sept voiles.
Le ballet de M. Georges Menier (exiger le prénom) nous fait admirer, à la faveur d'une intrigue moyenâgeuse, une nuée de petits diablotins couleur chocolat et une sorcière qui, sous les traits aimables de la svelte Mlle Napierkowska, s'est bien gardée de blanchir en vieillissant. La musique est de très bonne fabrication courante ; et les directeurs de la Gaîté en ont déjà fait jouer de beaucoup plus discutable, signée de musiciens qui n'étaient point des industriels millionnaires.
Le Cœur de Floria présente un tout autre intérêt que l'insipide opérette perpétrée tout récemment par M. Alexandre Duval, dont la renommée alimentaire n'est pas inférieure à celle de M. Menier. En attendant que, par un juste retour, M. Mariotte fonde une entreprise de bouillon ou une fabrique de cacao, il continue de faire triompher sa poétique et angoissante Salomé, qui, dans sa teinte volontairement discrète et estompée, renferme beaucoup plus de nobles inspirations, d'heureuses trouvailles et même de pages complètement et définitivement belles qu'on a coutume d'en trouver dans une œuvre de début.
Toute la dernière partie produit une impression extrêmement artistique de tristesse intense et de passion morose. L'admirable interprétation de Mlle Bréval y contribue grandement ; ce rôle est l'un des meilleurs de l'illustre tragédienne lyrique : elle y apporte, avec la véhémence et l'emportement sensuel qui frappent dès le premier abord, une constante dignité, une majesté d'attitudes, un souci d'harmonie, qui font que cette princesse hystérique reste toujours une princesse.
Les autres rôles sont tenus moins brillamment : pourtant il faut louer M. Aquistapace qui, au double point de vue vocal et scénique, a donné beaucoup de relief au personnage d'Hérode. Ce qui est nettement inférieur à l'interprétation lyonnaise, c'est la qualité sonore de l'orchestre, son ensemble et sa direction.
Enfin, la Danse des sept voiles, telle que la comprend Mlle Esmée, me paraît un complet contresens : cette danseuse blonde ne saurait, avec la plus complète bonne volonté, passer pour le sosie de Mlle Bréval et le genre de mimique qui convient à Xantho n'est plus du tout à sa place dans Salomé...
Mais il serait imprudent d'apporter en cette matière délicate des précisions trop grandes : nos jeunes lectrices seraient capables d'interdire la lecture de la Revue Musicale à leurs mères...
Repoussé par Floria, et follement épris de la jolie danseuse, Godefroi demande à une sorcière de lui donner le moyen d'être aimé ; celle-ci lui conseille de percer le cœur d'une statuette modelée à l'image de Floria. Au deuxième acte, une fête a lieu chez la belle danseuse ; Floria est amoureuse d'Alain, et Godefroi, affolé de jalousie, prend la statuette que lui apporte la sorcière et la perce d'une épingle. Floria ressent dans son propre cœur la blessure et meurt entre les bras de son amant, tandis que Godefroi s'enfuit avec la magicienne.
Sur ce thème original et heureusement développé par M. André de Lorde, M. Georges Menier, qui débutait comme compositeur, a écrit une musique colorée et chaude dont les rythmes bien scandés ont remporté un vif succès. MM. Isola frères avaient, selon leur coutume, luxueusement monté Le Cœur de Floria. L'interprétation était tout à fait remarquable. On a applaudi la virtuosité de Mlle Napierkowska, sorcière expressive et troublante, et le charme de Mlle Yetta Rianza, exquise Floria ; on a fait fête à M. Georges Wague, un des plus notoires de nos mimes, dont le jeu naturel et la compréhension personnelle de son art ont trouvé dans ce ballet ample matière à se faire applaudir.
Nous avons eu la semaine dernière, à l'occasion de la représentation donnée au profit de la caisse des retraites du personnel, une primeur charmante. On a dansé et mimé un nouveau ballet Djalli, dont le livret de M. Serge Basset, intéressant, gracieux et pittoresquement dramatique, a été remarquablement mis en scène par la grande chorégraphe Mariquita.
Ce fut une joie de voir cette jolie légende orientale si artistiquement rapportée par notre excellent confrère, évoquée avec une ingéniosité et un luxe qui défient toute comparaison. La musique écrite pour Djalli par M. Georges Menier, dont on avait apprécié hautement la maîtrise et la grâce dans une œuvre précédente, Le Cœur de Floria, interprété avec succès sur la scène de la Gaîté-Lyrique, a charmé l'auditoire par ses rythmes entraînants, la suavité de ses harmonies et cet on ne sait quoi de tout à la fois languide et trépidant qui peint l'Orient voluptueux et farouche.
Opérette de Jacques Bousquet et Henry Falk, musique de Georges Ménier, qui passera cet hiver à la Comédie des Champs-Élysées.
Il nous reste peu de place pour parler de « A Paris tous les deux », opérette féerique en trois actes et six tableaux, de MM. Georges Bousquet et Henri Falk (les heureux auteurs de Mannequins, un des plus gros succès du Théâtre des Capucines), et musique de M. Georges Menier.
C'est le même procédé que celui dont se sont servis MM. Georges Bousquet et Henri Falk dans Mannequins, qui préside au point de départ de l'anecdote gentille, accueillie favorablement par le public dans « A Paris tous les deux » : la réalité et le rêve mélangés à dose égale par des auteurs experts. Puisque nous sommes dans le domaine de la fantaisiste opérette, tout est permis et cette façon de concevoir un livret est absolument heureuse, et d'autant plus qu'elle aboutit à un nouveau succès, que nous voudrions constater avec quelques développements, ce qui ne nous est pas accordé aujourd'hui, mais ce que nous pourrons faire demain.
La partition de M. Georges Menier est écrite avec soin, sans grande originalité, mais avec des qualités scéniques indéniables. Et comme elle n'a aucune prétention, on l'écoute avec plaisir.
À la Comédie des Champs-Élysées, M. Georges Menier convoque le grand commerce, la grande industrie et la grande banque à entendre son opérette : « A Paris, tous les deux ». Chacune des personnes qui se trouve là est une illustration du Bottin. Chacune est bien connue à cause du nombre de ses millions. Si les chocolatiers, les marchands de peaux de lapin, les épiciers en gros sont nombreux, il ne se rencontre pas un homme de lettres.
Dans les couloirs, on entend des phrases comme celles-ci : « Je viens d'acheter une auto, une véritable occasion. Elle m'a coûté trois cent mille francs. » — « Il est ruiné, il n'a plus guère que vingt millions. » — « Pourquoi Menier compose-t-il de la musique ? » — « Pour toucher des droits d'auteur. » — « Il est donc si pauvre ! » — « Non, c'est un Menier qui a du blé. »
« Vous avez applaudi Cocéa ? » — « Oui, il paraît que Menier lui a apporté un sac de crottes. » — « C'est dégoûtant ! » — « De chocolat, rassurez-vous, de chocolat ! » — « Menier est un véritable homme du monde. » — « Pourquoi ne se contente-t-il pas de ce titre ? » — « Il tient beaucoup à avoir du génie. » — « Pourquoi faire ? » — « Pour embêter ses amis. »
« Le génie ne s'achète pas comme un hôtel. » — « Mais si, quelquefois. » — « Vous avez entendu, Menier a fait de la réclame à de grandes maisons de Champagne. » — « J'espère bien qu'elles lui enverront un panier d'extra-dry. » — « Enfin, entre nous, Menier, ce n'est pas une signature, c'est une enseigne. » — « Ou un moulin. » — « Un moulin à vent, alors ! »
M. Georges Ménier n'était qu'un simple ouvrier dans une chocolaterie, où il gagnait tout juste de quoi subvenir à ses besoins, mais il se sentait musicien ; mille chansons, comme des abeilles, vrombissaient dans son cerveau. Son vieil ami Larmingeat essayait de le calmer.
« Ne te fatigue pas ! Laisse à d'autres la bataille musicale ! Tu es tranquille comme tu es ! Tu te suffis à toi-même. Tu es sûr d'avoir ta côtelette, quoi qu'il arrive ! »
Ménier, possédé du démon, n'écoutait pas ces sages conseils. Quand il rentrait du travail, il se jetait sur le papier à portées, et il essayait de fixer ses mélodies, car il avait quelques connaissances de la musique, étant troisième trombone dans l'orphéon de la chocolaterie.
Larmingeat, qui n'avait aucune donnée sur la musique, écoutait ce que lui chantait son ami. « C'est très beau, à ce qu'il me semble ! » disait-il. « Mais tu ferais mieux de te consacrer au chocolat ! »
Georges Ménier ne se découragea pas ; il vendit ses droits à la couronne d'Espagne pour acheter un traité d'harmonie. Et c'est alors qu'il composa ce bijou : « A Paris, tous les deux ».
Très timide, et n'ayant aucune recommandation (il était trop fier pour en solliciter une), il porta son ouvrage au directeur de la Comédie des Champs-Élysées. Ce dernier était un homme averti et intègre qui discerna sur-le-champ toutes les possibilités que recelait cette partition. Il fit venir Georges Menier qui arriva en cotte de chocolatier, et lui dit : « Je ne sais pas qui vous êtes ! Vous avez du génie ! Je ne vous demande pas un centime et je monte votre ouvrage. »
Georges Ménier en était chocolat ! si j'ose dire. Il fut récompensé, car il atteignit les hauteurs de la centième, en dépit des pronostics de son ami Larmingeat qui ne cessait de répéter : « C'est idiot ! Ça ne réussira pas ! »
À présent, Georges Ménier vient d'acheter avec ses bénéfices une petite propriété à Bécon-les-Bruyères. C'est lui qui est Labruyère, et c'est Larmingeat qui est l'autre.
Pirouettes, 1923