LOUIS GUILBERT

Louis Guilbert, ouvrier et militant syndical de la chocolaterie Menier, devient maire de Noisiel en 1959, mettant fin à près de 90 ans de domination politique de la famille Menier. Il dirige la commune jusqu’en 1980, une période marquée par la fin de l’ère industrielle Menier et les débuts de la transformation urbaine de Noisiel. Guilbert accompagne cette transition en développant les services municipaux, en soutenant la création de logements et d’équipements publics, et en défendant l’autonomie de la commune face aux projets régionaux. Son mandat laisse l’image d’un maire proche des habitants, symbole du passage d’une ville-patronale à une véritable municipalité moderne. Un parc de la ville porte aujourd’hui son nom.

MENIER-VILLE

Les habitants de Noisiel sont dans l’angoisse, le spectre du chômage est à leur porte, pour la cinquième fois en cinq ans l’usine Menier, la plus ancienne fabrique de chocolat d’Europe, va procéder à un important licenciement et plus dramatique, vendre la grande partie de ses locaux. Or, à Noisiel, tout le monde travaillait chez Menier. Le bilan de 1959 fait apparaître un déficit de 600 millions, le député-maire de Torcy Mr. Chavanne, le sénateur-maire de Lagny Mr. Lévèque, convinrent que la situation était grave. De sont coté, le préfet de Seine et Marne Mr. Vidal s’employait à mettre sur pied des moyens de transports qui permettront aux habitants de Noisiel d’aller travailler à Paris.

Mais trouveront ils de l’embauche, eux qui, de père en fils, depuis plus de cent trente ans travaillaient pour la famille menier? Le drame de Noisiel, est toutes proportions gradées celui des Menier. Sa prospérité a été liée depuis 1816 à la leur. En 1900, l’Âge d’Or, la seule usine de Noisiel occupait 1.500 ouvriers dont 600 femmes. En 1934 ce chiffre était passé à 2.500. La population entière était affectée à l’usine qui recrutait le reste de sa main-d’oeuvre à Torcy, Vaires et Champs sur Marne.

MAIRE DE NOISIEL

Mais les années ont passées, signe des temps, Mr. Antoine Menier a le mois dernier(Novembre 1959) donné sa démission de maire. Pour la première fois depuis 1825, le premier magistrat de Noisiel n’appartient pas à la famille Menier. C’est un ancien employé de la chocolaterie, Mr. Louis Guilbert.

Mr. Louis Guilbert, la quarantaine, n’a pas l’habitude de mâcher ses mots, la succession, dit-il, est fort lourde, Mr. Antoine Menier, en effet, se trouvait si bien dans son appartement parisien de la rue Monsieur, qu’il négligeait fort les affaires de la commune. Et de montrer à l’appui de ses dires les tiroirs de Mr. Le maire qui ont perdu l’habitude de s’ouvrir, les armoires envahies par la moisissure et ce tampon qui a tant servi : Pour Mr. Le maire absent. Depuis 1894 aucun acte officiel n’a, affirme Mr. Louis Guilbert, été signé par le maire.

Employé chez les Menier de 1948 à 1955, Louis Guilbert n’a pas apprécié la façon dont on s’est débarrassé de lui. Après maintes explications orageuses, dit-il, j’obtins de la direction quelle fasse venir à l’usine un camion de dépistage de la sécurité sociale. En fait de dépistage, je fus le premier servi. « Six mois au grand air et tout de suite ! » fut le verdict des médecins. Je partis pour Davos en Suisse. Peu de temps après, la direction m’adressait par pli recommandé, un billet doux que l’on peut résumer ainsi : « Si vous n’êtes pas revenu dans huit jours, vous serez licencié ».

Je revins, on me colla devant un étau debout, huit heure par jour. Ce qui devait arriver arriva, je rechutais et dus m’exiler à la campagne. A mon retour, on ne voulut pas me reprendre. Des camarades organisèrent un référendum dans les ateliers, 565 voix se prononcèrent en faveur de ma réintégration mais rien n’y fit. Pas même l’intervention de l’inspection du travail.

BATAILLE ÉLECTORALE

Le destin, poursuit Mr. Guilbert, devait me ménager une revanche. Aux dernières élections municipales, je me présentais contre la liste d’ Antoine Menier, son programme était riche en promesses. Il s’engageait à construire un marché couvert, à installer une salle des fêtes, à refaire la salle de cinéma, à faire construire des jeux d’enfants et un bac à sable, à favoriser la création de nouveaux commerces, à installer un éclairage public et une distribution d’eau potable suivant les techniques modernes.

Je fus en dépit de tout ceci élu haut la main. Le seigneur du pays n’avait que 40 voix de plus que moi, un vrai triomphe. A compter de ce jour, les réunions du conseil municipal de Noisiel firent salle pleine, il y avait enfin une opposition. Antoine Menier s’y risqua à plusieurs reprises et je pus lui poser plusieurs questions du type : Qui donc à supprimé l’ambulance ? Qui a supprimé l’enlèvement des ordures ? Qui est-ce qui n’a rien fait pour le tout-à-l’égout ? Qui à laisser péricliter l’usine jusqu’au point que l’on sait ?

Antoine Menier a, depuis, démissionné pour raison de santé. Tout le mal que je lui souhaite, c’est de jouir encore très longtemps de son yacht et de ses voitures de course. Longue vie également à sa belle-soeur, la châtelaine de Rentilly.

LA TIGRESSE

La châtelaine de Rentilly c’est Odette, épouse d’Hubert Menier, récemment décédé. Très longtemps maire de Chenonceaux où elle possède une magnifique propriété, elle fut battue aux avant-dernières élections municipales.


Hubert Menier

A Noisiel, certains l’appellent « la Grande Odette », d’autres « la Panthère » ou encore « la Tigresse ». En général on ne l’aime pas, d’aucuns lui font grief d’avoir oublié ses origines modestes. Elle est fille de cheminot comme une autre illustre dame, la Bégum (épouse d'Agha Khan III), est fille de traminot. D’autres commentent sans indulgence ses fréquents voyages sur la Côte d’azur, jasent sur sa vie privée et lui reprochent d’avoir offert à ses enfants, Jean-Louis et Pauline, 11 et 9 ans, une superbe caravane pour faire joujou dans la parc de Rentilly.


Odette Gazay

Les gens de Noisiel sont pauvres, Le chômage les guette. Cette femme, jadis splendide, dont les yeux restent merveilleusement beaux, qui roule dans de somptueuses voitures que pilote une chauffeur en livrée et qui vit dans une demeure de rêve entourée de pelouses verdoyantes et d’arbres séculaires aux côtes de son père et de sa mère, leur parait être responsable, pour une grande part, de leur ruine.

Ce sont, disent-ils, les gens quelle a mis en place qui ont conduit l’usine à sa perte. Elle le sait bien, on ne la rencontre plus nulle part, sauf à la messe à Lagny. Que ne s’est-elle cantonnée dans des travaux de tapisserie ! enchérissent les « sursitaires ». Les « sursitaires » ce sont les 650 femmes et hommes que l’usine de Noisiel emploie encore. La Seine et Marne est atterrée, un bel empire est en train de s’écrouler dont la chute finale retentirait dans le pays entier. I faut souhaiter que cette catastrophe soit écartée et que la légendaire petite fille des affiches écrive encore le nom de Menier sur les murs de France.

Source: La Presse magasine N° 734 Décembre 1959

 

Saga Menier