Ingénieur des industries agricoles et alimentaires, diplômé de la promotion 1952, Jacques Ponant occupe une place particulière dans l’histoire de la famille Menier. Neveu d’Antoine Menier, il fut l’un des témoins privilégiés de la vie privée de celui-ci et de son épouse Renée. Sa proximité avec le couple lui permit de recueillir des souvenirs familiaux, d’entendre les récits transmis par les générations précédentes et de mieux comprendre les hommes qui incarnèrent les dernières années de la dynastie industrielle. Son témoignage présente un intérêt particulier, car il associe une expérience personnelle à une connaissance des activités économiques et patrimoniales des Menier. Au-delà des événements qui marquèrent l’histoire de l’entreprise, il restitue une dimension humaine souvent absente des récits consacrés aux grandes familles industrielles.
Selon les souvenirs rapportés par Jacques Ponant, son père, Paul Ponant, présenta en 1929 sa belle-sœur Renée Vigne à Antoine Menier. La rencontre eut lieu à L’Aigle, dans l’Orne, à l’occasion d’une course de côte automobile à laquelle participait Antoine. Renée Vigne était mannequin et travaillait dans le milieu de la haute couture parisienne. Antoine Menier, héritier d’un important patrimoine industriel, partageait une passion profonde pour l’automobile. Selon Jacques Ponant, ce fut immédiatement le coup de foudre entre les deux jeunes gens. Cette union suscita cependant les réticences de Madame Georges Menier, qui considérait le mariage comme une mésalliance sociale. Malgré ces oppositions, Antoine et Renée poursuivirent leur relation pendant de longues années avant de se marier en 1961. Le couple n’eut pas de descendance. Il reporta une grande partie de son affection sur Jacques Ponant, sa sœur Nicolle Delhaye et la fille unique de la plus jeune sœur de Renée. Cette proximité familiale se prolongea jusqu’à la fin de la vie de Renée Menier, décédée à son domicile parisien le 26 décembre 1981. À sa mort, Renée avait fait de Jacques Ponant et de sa sœur ses légataires universels, tandis que leur cousine bénéficiait d’un legs particulier.
Jacques Ponant conserva toute sa vie le souvenir des liens affectueux qui l’unissaient à Antoine et à Renée, sa marraine. Antoine l’appelait familièrement « mon homme de sciences », en raison de son intérêt précoce pour les disciplines scientifiques, qui le conduisit à devenir ingénieur des industries agricoles et alimentaires. Les longues promenades qu’ils effectuaient ensemble comptèrent parmi les souvenirs les plus marquants de son enfance et de son adolescence. Ils rejoignaient notamment le château de Chenonceau depuis Paris à bord d’une automobile Voisin Aérosport, prototype présenté au Salon de 1936. À Chenonceau, dans une propriété du Morvan ou dans une villa des Yvelines, Antoine racontait à son neveu l’histoire de sa famille. Ces conversations, souvent menées au cours de longues promenades à pied, donnaient à Jacques Ponant accès à une mémoire familiale transmise oralement. Antoine évoquait notamment son grand-père l’ayant emmené, alors qu’il était encore enfant, à Anticosti, au Canada, « pour chasser l’ours ». Il rapportait également les récits de ses parents et grands-parents concernant Brutus Menier, ses relations avec l’Empereur et Joséphine, ainsi que les souvenirs attachés aux générations fondatrices. Ces témoignages constituent un éclairage précieux sur la manière dont l’histoire des Menier se transmettait au sein de la famille, de génération en génération.
Dans le portrait qu’il dresse de son oncle, Jacques Ponant insiste sur la place essentielle qu’occupait l’automobile dans sa vie. Antoine n’était pas, selon lui, un mondain. Sa passion allait avant tout aux automobiles, aux compétitions et aux performances mécaniques. Jacques Ponant rappelle qu’il aurait établi onze records du monde sur Alfa Romeo. Il conserve également le souvenir de plusieurs automobiles associées à son oncle, notamment la Voisin Aérosport et les voitures utilisées lors des courses de côte. Parmi les documents iconographiques évoqués par Jacques Ponant figurent une photographie d’Antoine à son arrivée à une course de côte, vraisemblablement au volant d’un cabriolet Hotchkiss, ainsi qu’une photographie de la Voisin Aérosport avec Antoine sur le terrain du YCTPV, à Verneuil-sur-Seine, en 1952. À l’arrière-plan apparaissent un voilier sur la Seine et le clocher de l’église de Triel. Ces souvenirs illustrent un aspect moins connu de la personnalité d’Antoine Menier : celui d’un héritier dont les intérêts personnels ne se limitaient ni à la gestion du patrimoine familial ni aux obligations mondaines liées à son rang.
La mort de Jacques Menier marqua un tournant dans l’histoire de l’entreprise familiale. Antoine et son frère Hubert en devinrent les cogérants en 1953. D’après l’analyse de Jacques Ponant, les deux frères héritèrent d’une situation particulièrement difficile, caractérisée par d’importants problèmes sociaux, politiques et financiers. Ils n’auraient pas reçu la formation nécessaire à la gestion d’un ensemble industriel de cette ampleur. Les relations entre les deux frères auraient également été compliquées par l’intervention de l’épouse d’Hubert dans les affaires de l’entreprise. Hubert mourut en 1959, laissant deux enfants, Jean-Louis, âgé de dix ans, et Pauline, âgée de huit ans. Antoine se retrouva alors seul pour assumer les responsabilités de direction. À ces difficultés industrielles s’ajoutaient les charges liées à la conservation du château de Chenonceau, dont la réfection de la toiture représentait une dépense importante. Jacques Ponant estimait rétrospectivement qu’un redressement de l’entreprise aurait pu être envisagé, compte tenu notamment de la valeur de son patrimoine immobilier. Il considérait que l’intervention d’un spécialiste du redressement des entreprises aurait pu permettre d’examiner les possibilités de rétablissement de la situation financière. Cette appréciation souligne, à ses yeux, le décalage entre l’importance du patrimoine accumulé par les Menier et les difficultés rencontrées par leurs derniers représentants à la tête de l’entreprise.
Jacques Ponant rapporte plusieurs souvenirs qui éclairent les relations entre les différentes générations de la dynastie. Il évoque notamment une anecdote racontée par Antoine au sujet de sa jeunesse. Un jeune Rothschild de son âge venait de recevoir de ses parents une automobile. Désireux de posséder un véhicule comparable pour circuler dans les allées de Chenonceau, Antoine s’adressa d’abord à son père, Georges Menier, dans son bureau du 54, rue de Châteaudun. Georges lui aurait répondu : « Va demander à ton grand-père. » Antoine se rendit alors auprès de Gaston Menier pour lui exposer son souhait. Mais Gaston, jugeant la voiture demandée trop luxueuse et trop coûteuse, lui offrit seulement une petite automobile Benjamin. Pour Jacques Ponant, cette anecdote illustre l’autorité de Gaston Menier et le contrôle qu’il exerçait sur les dépenses de sa famille, malgré l’importance de sa fortune. Plus largement, Ponant considère que les successions successives, les décès prématurés de certains membres de la famille et l’absence de préparation des héritiers à la gestion de l’entreprise ont contribué aux difficultés de la dernière génération. Il estimait également que les conflits familiaux s’expliquaient en grande partie par les discussions relatives au partage des biens. Son père, Paul Ponant, se souvenait notamment de négociations particulièrement difficiles avec Odette lors de la vente de la villa Zyma, à Cannes. Jacques Ponant mettait toutefois en garde contre la transmission des rancœurs d’une génération à l’autre. À ses yeux, les descendants ne devaient pas reprendre à leur compte les différends de leurs parents sans disposer d’une connaissance suffisamment précise des faits.
La formation de Jacques Ponant en ingénierie des industries agricoles et alimentaires contribua à son intérêt pour l’histoire économique des Menier. Il soulignait que leur réussite ne reposait pas uniquement sur la fabrication du chocolat, mais sur une stratégie visant à maîtriser l’ensemble de la filière, depuis la production des matières premières jusqu’au transport et à la transformation industrielle. Les plantations de cacao au Venezuela et au Nicaragua occupaient une place importante dans cette stratégie. Elles complétaient les activités de transformation du chocolat et permettaient à la famille de s'intéresser directement à la production agricole. Jacques Ponant rappelait également le rôle du transport maritime, notamment à travers l’armement Crouan et la flotte associée aux activités Menier, comprenant les navires Belem, Noisiel et Claire Menier, ainsi que d’autres bâtiments dont il ne se souvenait plus précisément du nom. À ces activités s’ajoutaient les acquisitions de terrains en bordure de Seine et celle d’une sucrerie de betteraves à Roye. Dans l’analyse de Ponant, ces investissements témoignaient d’une volonté de maîtriser les différentes étapes de la production, de l’approvisionnement en matières premières jusqu’à la commercialisation des produits finis. Cette approche permet de replacer la famille Menier dans l’histoire plus large de l’industrialisation agroalimentaire et de comprendre l’importance de ses investissements agricoles, fonciers et maritimes.
Les possessions nicaraguayennes constituent un autre volet important du témoignage de Jacques Ponant. Il affirmait avoir conservé un volumineux dossier remis par le notaire dans le cadre de la succession de Madame Antoine Menier. Ce dossier comprenait, selon lui, un acte de notoriété ainsi que les originaux manuscrits en espagnol relatifs à l’acquisition des terres par les Menier. Jacques Ponant indiquait que les domaines de Valle Menier et de San’t Emilio avaient été retirés de la Société Menier en 1953 et attribués en indivision à Antoine et Hubert. Ces propriétés avaient une vocation agricole : on y produisait notamment du cacao, du café et des bananes, tandis que l’élevage bovin complétait les activités des exploitations. Il attribuait également à San’t Emilio un intérêt spéculatif. Les terres auraient pu prendre de la valeur dans l’hypothèse de la construction d’un canal destiné à doubler celui de Panama. Selon son récit, les propriétés auraient ensuite été confisquées sous le régime de Somoza, puis nationalisées par les sandinistes. Jacques Ponant estimait que l’histoire successorale de ces domaines pouvait concerner les descendants d’Antoine et d’Hubert, ainsi que lui-même et sa sœur, en raison des dispositions patrimoniales qu’il décrivait. Il s’agit toutefois de revendications et d’interprétations rapportées par Ponant. Leur portée juridique nécessite l’examen des titres de propriété, des actes successoraux et des documents relatifs aux nationalisations. La conservation de ce dossier présente néanmoins un intérêt historique certain pour l’étude des investissements internationaux des Menier et de la destinée de leur patrimoine agricole en Amérique centrale.
Jacques Ponant souhaitait contribuer à une connaissance aussi précise que possible de l’histoire des Menier. Il attachait une grande importance à la confrontation des souvenirs avec les documents, à la correction des erreurs chronologiques et à la restitution du contexte dans lequel les événements s’étaient déroulés. Son témoignage apporte notamment des précisions sur la naissance d’Antoine, le 13 octobre 1904, sur la prise de responsabilités des deux frères en 1953 et sur les circonstances familiales entourant les dernières années de la direction industrielle. Il considérait que l’histoire des Menier ne devait pas être réduite aux conflits de succession. Il voyait dans cette famille l’une des grandes dynasties de l’industrie agroalimentaire française, dont les réalisations méritaient d’être étudiées dans leur ensemble. Sa démarche associait ainsi le souci de préserver la mémoire intime d’Antoine et de Renée à celui de mieux comprendre les mécanismes économiques, les responsabilités et les difficultés qui marquèrent les dernières générations.
Jacques Ponant demeure un témoin important de la mémoire familiale des Menier. Sa qualité de neveu d’Antoine Menier lui a permis de partager une relation personnelle avec celui-ci et de recueillir des souvenirs transmis au cours de nombreuses années. Ses récits éclairent la personnalité d’Antoine, sa passion pour l’automobile, ses relations avec les membres de sa famille et les difficultés rencontrées au moment où il prit la responsabilité de l’entreprise. Son intérêt pour la stratégie industrielle des Menier, pour leurs possessions au Nicaragua et pour la conservation des archives familiales complète cette mémoire personnelle par une réflexion sur le patrimoine économique et historique de la dynastie. À travers ses souvenirs et les documents qu’il disait avoir conservés, Jacques Ponant contribue à restituer une histoire des Menier où les réalisations industrielles côtoient les relations humaines, les ambitions familiales et les enjeux de transmission.
Les témoignages de Jacques Ponant, neveu d’Antoine Menier, constituent une source précieuse pour comprendre la vie privée et les relations familiales des dernières générations Menier. Quelques écarts apparaissent toutefois avec d’autres récits publiés, probablement en raison de sources différentes ou de souvenirs transmis oralement.
La rencontre d’Antoine et de Renée Vigne. Jacques Ponant situe leur rencontre en 1929, lors d’une course automobile à L’Aigle, où son père, Paul Ponant, les aurait présentés. Une autre version évoque un cocktail. Cette divergence reste à éclaircir.
La direction de l’entreprise. Ponant estime qu’Antoine et Hubert Menier furent insuffisamment préparés à leurs responsabilités et que les tensions familiales compliquèrent la gestion de l’entreprise. Il s’agit de son analyse personnelle, à rapprocher du contexte économique et social de l’époque.
Les propriétés du Nicaragua. Ponant affirme détenir des documents concernant Valle Menier et San’t Emilio, attribués en indivision à Antoine et Hubert en 1953. Si cette attribution figure dans la chronologie familiale, les éventuels droits successoraux et les circonstances précises des confiscations et nationalisations nécessitent des vérifications complémentaires.
Ces différences ne diminuent pas l’intérêt du témoignage de Jacques Ponant. Elles invitent à confronter les souvenirs familiaux aux archives et aux autres sources disponibles, afin de distinguer les faits établis, les récits rapportés et les interprétations personnelles.