Les relations
entre Gaston Menier, industriel et membre de la famille Menier, et les sœurs
Hortense et Jeanne Laugier, danseuses liées à l’Opéra de Paris au début
du XX siècle, apparaissent à travers un ensemble de documents et de photographies
qui permettent aujourd’hui d’en reconstituer les principales étapes.
Les premières traces situent Jeanne Laugier dans le cercle artistique et
mondain de Gaston Menier dès 1906. Quelques années plus tard, les photographies
font apparaître les deux sœurs dans des contextes beaucoup plus privés,
notamment lors d’un voyage au Maroc et à bord de yachts fréquentés par la
famille Menier. Un élément nouveau mérite une attention particulière : plusieurs
de ces photographies proviennent d’un fonds familial Laugier ou apparenté.
Leur provenance permet non seulement d’étudier ce qu’elles représentent,
mais également la manière dont elles ont été conservées et transmises.
Un premier témoignage contemporain apparaît dans Les Modes du 1er mai 1906. Le chroniqueur relate une réception donnée par Gaston Menier après un dîner. Dans la serre de son hôtel, spécialement décorée pour l’occasion, la danseuse Zambelli se produit avec plusieurs jeunes artistes de l’Opéra, parmi lesquelles figure Jeanne Laugier. Cette publication établit donc qu’en 1906, Jeanne Laugier fréquente déjà le cercle artistique et mondain de Gaston Menier. Elle participe à une représentation organisée dans un cadre privé, au domicile même de Gaston Menier. Ce document ne permet pas de déterminer la nature de leurs relations, mais il constitue le premier jalon connu de la chronologie.

Gaston Menier et Hortense
Laugier lors de la croisière au Maroc en 1909
Hortense Laugier, née en 1886, appartient elle aussi au monde de la danse et de l’Opéra de Paris. Sa présence comme danseuse est attestée à cette période et sa carrière se poursuit au sein du Ballet de l’Opéra. Les deux sœurs évoluent ainsi dans un milieu artistique étroitement lié à la société mondaine parisienne. Cette proximité fournit un contexte plausible à leurs relations avec la famille Menier, mais elle ne suffit pas, à elle seule, à établir des liens personnels plus étroits. C’est surtout à partir de 1909 que les photographies apportent des éléments nouveaux. Une photographie particulièrement importante représente Gaston Menier et Hortense Laugier lors d’une croisière au Maroc en 1909. Le contexte est significatif. Il ne s’agit plus d’une représentation artistique donnée au cours d’une réception parisienne, mais d’un voyage dans un cadre beaucoup plus restreint. La présence d’Hortense aux côtés de Gaston montre qu’elle appartenait à un cercle suffisamment proche de son entourage pour participer à ce déplacement.

Gaston Menier Hortense
Laugier vers 1910
Une seconde photographie, datée approximativement de 1910, réunit à nouveau Gaston Menier et Hortense Laugier. Cette répétition est importante. Elle montre que la présence d’Hortense auprès de Gaston en 1909 ne correspondait pas nécessairement à une rencontre isolée.

Jacques Menier Jeanne
et Hortense croisère au Maroc en 1909
Autre photographie prise lors de la même croisière montre Jacques Menier avec Jeanne et Hortense Laugier. Cette image replace donc les sœurs Laugier dans un environnement qui dépasse nettement le seul cadre professionnel de l’Opéra. Elles apparaissent désormais aux côtés de plusieurs membres de la famille Menier dans le contexte privé d’un voyage.

Jeanne Laugier lors de
la croisière au Maroc en 1909

Jeanne et Hortense Laugier
à bord de l'Almée vers 1910
À la même période, d’autres photographies montrent Jeanne et Hortense à bord de l’Almée, yacht associé à Henri Menier. Jacques Menier (sous une couverture) apparaît également sur l’une de ces images. Pris ensemble, ces documents montrent que les deux sœurs fréquentent à plusieurs reprises l’environnement privé et familial des Menier. Ils ne permettent toutefois pas encore de préciser la nature exacte de ces relations.

Jeanne et Hortense Laugier
à bord de l'Almée d'Henri Menier vers 1910
La provenance
des photographies apporte un élément important à l’enquête. Conservées dans
un fonds familial Laugier ou apparenté, elles ont été transmises dans l’environnement
même des personnes photographiées, et non simplement préservées dans une
collection extérieure. Leur histoire matérielle mérite également d’être
relevée : les deux photographies réunissant Gaston Menier et Hortense Laugier
ont été encadrées.
Nous ignorons cependant quand, par qui et dans quelles circonstances cet
encadrement a été réalisé. Il serait donc imprudent de lui attribuer une
signification précise. Ce choix de conservation reste néanmoins intéressant.
Il indique que ces deux images ont bénéficié d’une attention particulière
au sein du fonds familial. Sans permettre de déterminer la nature de la
relation entre Hortense et Gaston, cette conservation privilégiée constitue
un indice sur l’importance que ces photographies ont pu avoir pour ceux
qui les ont transmises.

Jeanne, Hortense Laugier
et Jacques Menier
L’intérêt
historique de ces photographies réside donc à la fois dans leur contenu
et dans leur histoire matérielle. Le Figaro du 8 décembre 1911 apporte un
nouvel élément concernant la carrière d’Hortense. À l’occasion de la création
de La Roussalka à l’Opéra de Paris, elle est explicitement citée parmi les
premières danseuses participant au deuxième acte du ballet. Sa place au
sein du Ballet de l’Opéra est donc alors clairement établie. Le même numéro
annonce le Gala des Aviateurs, organisé à l’Opéra le 19 décembre 1911 sous
le patronage de l’Aéro-Club de France. Le programme prévoit notamment un
Ballet de Patrie avec Mlle Zambelli, M. Aveline et le corps de ballet de
l’Opéra, ainsi que Icare, chorégraphié par Ivan Clustine. Hortense n’est
pas nommément citée dans ce programme et sa participation individuelle ne
peut donc pas être affirmée. En revanche, Gaston Menier figure parmi les
souscripteurs du gala, avec quatre fauteuils pour un montant de 200 francs.
Une autre piste apparaît en 1923. Hortense Laugier est alors annoncée à
Cannes comme «première danseuse étoile» dans les spectacles de danse du
palais de la Croisette. Gaston Menier possède toujours à cette époque sa
villa cannoise. Cette proximité géographique est intéressante, mais aucun
document actuellement identifié ne permet d'établir une rencontre entre
eux à Cannes. Il s'agit donc d'une piste de recherche plutôt que d'un élément
démonstratif.
L'ensemble
de cette documentation permet raisonnablement de considérer comme établi
l'existence de relations anciennes et régulières entre les sœurs Laugier
et l'entourage des Menier. Pour Hortense et Gaston, les photographies de
1909 et de 1910 témoignent d'une proximité réelle et répétée.
Elles sont cependant insuffisantes pour déterminer la nature de cette proximité.
Une relation intime ? C’est à ce stade que commence l’hypothèse. La répétition
des photographies réunissant Hortense et Gaston, leur présence dans des
contextes privés et leur inscription dans un fonds familial Laugier ou apparenté
constituent un faisceau d’indices intéressant. L’encadrement des deux photographies
ajoute une dimension matérielle à cette observation. Il montre qu’elles
ont été conservées avec un soin particulier, même si nous ignorons qui les
a encadrées et pourquoi.
Ces éléments peuvent laisser envisager plusieurs interprétations : une amitié,
une relation mondaine privilégiée, un lien de mécénat, une proximité personnelle
ou éventuellement une relation intime. Il serait toutefois excessif de privilégier
définitivement l’une de ces hypothèses. Aucune des sources actuellement
identifiées ne permet d'établir directement la nature affective ou sentimentale
de la relation entre Gaston Menier et Hortense Laugier. L'hypothèse d'une
relation intime est donc légitime comme piste de recherche, mais elle doit
rester présentée comme telle.
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