Les chiffres de production de la chocolaterie Menier à Noisiel permettent de suivre l'histoire de l'entreprise d'une manière particulièrement intéressante. Derrière les tonnes de chocolat produites chaque année se trouvent les grandes étapes de son développement : l'arrivée des machines, l'utilisation de la force hydraulique puis de la vapeur, l'agrandissement de l'usine, le développement de la cité ouvrière, la conquête du marché français et des marchés étrangers. Mais la courbe de production porte également les traces des événements qui viennent régulièrement perturber la marche de l'entreprise : guerres, difficultés économiques ou conflits sociaux. Ces chiffres correspondent à la production annuelle de chocolat à Noisiel. Ils ne représentent donc pas directement les quantités de fèves de cacao utilisées.
Les débuts : de 16 tonnes à plus de 1 000 tonnes
En 1825, la production de chocolat à Noisiel est encore très modeste : 16 tonnes. À cette époque, Menier est loin de l'immense chocolaterie que deviendra Noisiel. Mais le choix du site et les investissements réalisés vont progressivement changer la situation. Le moulin de Noisiel fournit une précieuse source d'énergie grâce à la force de la Marne. Des machines sont installées, le moulin est acquis par Menier en 1838 puis profondément transformé quelques années plus tard. La production atteint 396 tonnes en 1849, puis 500 tonnes en 1855. Une étape importante est franchie au milieu des années 1850 avec l'amélioration considérable des installations hydrauliques. La nouvelle turbine installée à Noisiel permet alors de tripler la puissance disponible. La capacité de production augmente rapidement. En 1858, 1 118 tonnes de chocolat sont produites. En un peu plus de trente ans, la production a donc été multipliée par près de soixante-dix. La petite fabrique des débuts est en train de devenir une véritable entreprise industrielle.
Les années 1860 : Noisiel change de dimension
La progression se poursuit au début des années 1860. La production passe de 1 800 tonnes en 1862 à 2 400 tonnes en 1863, puis atteint 3 846 tonnes en 1869. Cette progression accompagne une transformation profonde de Noisiel. L'usine est reconstruite et agrandie sous la direction de Jules Saulnier. En 1863, la fabrication du chocolat devient l'activité principale du site et, quelques années plus tard, Noisiel se consacre exclusivement à cette production. La maîtrise de l'énergie devient également essentielle. La force hydraulique reste au cœur du système, mais elle présente un inconvénient : elle dépend du débit de la rivière. En 1866, deux machines à vapeur sont donc installées afin de prendre le relais lorsque les turbines hydrauliques ne peuvent fournir toute la puissance nécessaire. Cette évolution est importante. Pour produire davantage, il ne suffit plus d'agrandir les ateliers : il faut également disposer d'une énergie suffisamment puissante et régulière. La hausse de la production traduit ainsi les progrès de toute l'organisation industrielle. Une petite baisse apparaît néanmoins en 1864, avec 2 100 tonnes contre 2 400 l'année précédente. Elle reste sans lendemain : la production repart dès 1865 et atteint son plus haut niveau de la décennie en 1869.
1870-1871 : la guerre interrompt la progression
Après plusieurs années de croissance, la courbe se retourne brutalement. La production passe de 3 846 tonnes en 1869 à 3 023 tonnes en 1870, puis à seulement 2 309 tonnes en 1871. Cette fois, l'événement est clairement identifiable : la guerre franco-prussienne. Noisiel est occupé et la chocolaterie connaît une situation exceptionnelle. Ses bâtiments sont notamment utilisés comme hôpital militaire. Malgré ces circonstances, la fabrication ne disparaît pas complètement : l'usine continue à transformer du cacao et à approvisionner le commerce parisien. Mais le fonctionnement normal de la chocolaterie est profondément perturbé. La baisse de 1870-1871 constitue ainsi la première grande rupture de la courbe de production.
Le formidable redémarrage des années 1870
La reprise est presque aussi spectaculaire que la chute. En 1872, la production remonte à 3 816 tonnes. Elle atteint 4 735 tonnes en 1873, 5 548 en 1874, 6 564 en 1875 et 7 679 tonnes en 1876. En seulement cinq ans, la production a plus que triplé depuis le point bas de 1871. Cette croissance accompagne la reconstruction et la modernisation du site. Le moulin est achevé en 1872, un deuxième barrage est construit et les installations industrielles continuent à se développer. Mais Noisiel ne grandit pas seulement derrière les murs de l'usine. La cité ouvrière se développe elle aussi. Des logements, une école et différents équipements sont construits afin d'accompagner l'augmentation du personnel. La population de Noisiel augmente rapidement et l'usine devient progressivement le centre d'un véritable ensemble industriel et social. La production et la ville évoluent ainsi ensemble. En 1877, une petite baisse ramène le tonnage à 7 313 tonnes. Elle ne remet cependant pas en cause la tendance générale. Dès 1878, la croissance reprend et se poursuit jusqu'à atteindre 10 558 tonnes en 1881. Pour la première fois, Noisiel dépasse le seuil symbolique des dix mille tonnes annuelles.
Une grande chocolaterie industrielle
Après cette progression spectaculaire, les chiffres se stabilisent quelque peu au début des années 1880. Entre 1881 et 1885, la production reste autour de dix mille tonnes. Elle passe de 10 558 tonnes en 1881 à 10 423 tonnes en 1885. Ce n'est pas un recul important, mais plutôt une période de consolidation. L'entreprise dispose désormais d'un outil industriel considérable et doit apprendre à fonctionner à cette nouvelle échelle. À partir de 1886, la croissance reprend. La production atteint 11 011 tonnes en 1887, puis 12 260 tonnes en 1889 et 12 881 tonnes en 1890. La puissance acquise par Menier se manifeste également à travers sa publicité et sa présence dans les grandes expositions internationales. En 1889, lors de l'Exposition universelle de Paris, la marque présente un stand spectaculaire. La chronologie de l'entreprise indique alors que Menier produit environ la moitié de la consommation générale de chocolat en France. Noisiel est désormais bien plus qu'une usine importante : Menier est devenue une marque dominante du marché français.
L'apogée de la fin du XIX siècle
Les années 1890 sont celles de la maturité industrielle. La production se maintient à un niveau très élevé et atteint 13 625 tonnes en 1895. Elle dépasse ensuite les 14 000 tonnes au tournant du siècle et atteint 14 165 tonnes en 1900. Après quelques fluctuations, la progression continue :
Cette croissance est le résultat de plusieurs décennies d'investissements. Menier cherche également à mieux maîtriser son approvisionnement en cacao. Dès 1862, Émile-Justin Menier avait acheté des terres au Nicaragua, notamment pour réduire sa dépendance aux fluctuations du cours du cacao et aux difficultés liées à la production et au transport. L'entreprise développe également ses implantations à l'étranger et accorde une place considérable à la publicité. La célèbre image de l'écolière créée par Firmin Bouisset contribue à donner à Menier une identité immédiatement reconnaissable. À Noisiel, la production n'est donc plus seulement une affaire de machines. Elle est devenue l'aboutissement d'une organisation beaucoup plus vaste : produire, approvisionner, transporter, vendre et faire connaître le chocolat.
1908 : une baisse sans lendemain
Après le niveau exceptionnel de 1907, la production connaît une baisse en 1908, avec 14 211 tonnes. Le recul est important, mais il reste ponctuel. Dès 1909, la production remonte à 15 454 tonnes. Elle dépasse ensuite à nouveau les 16 000 tonnes en 1911. En 1913, Noisiel atteint 16 180 tonnes. C'est le niveau le plus élevé enregistré avant la Première Guerre mondiale. La chocolaterie continue alors à innover. Le chocolat au lait a été lancé quelques années auparavant et les produits se diversifient. En 1913 apparaissent notamment les " Fondants au lait ". L'entreprise modernise également ses emballages en utilisant davantage l'aluminium. Tout semble alors réuni pour permettre à Noisiel de poursuivre son développement. Mais une nouvelle rupture se prépare.
1914-1918 : la guerre fait chuter la production
En 1913, la chocolaterie produit 16 180 tonnes. Un an plus tard, elle n'en produit plus que 12 638. La baisse se poursuit ensuite : 12 358 tonnes en 1915, 12 100 en 1916, 10 613 en 1917 et 10 494 tonnes en 1918. En cinq ans, la production a perdu plus du tiers de son niveau d'avant-guerre. Les difficultés sont nombreuses. Une grande partie des hommes est mobilisée, les approvisionnements deviennent plus compliqués et les restrictions alimentaires modifient profondément les habitudes de consommation. Le chocolat n'est pas considéré comme une denrée prioritaire. La main-d'œuvre masculine manque et les femmes prennent une place beaucoup plus importante dans les ateliers afin de maintenir la production. La guerre bouleverse également le marché. Dans son analyse de la période, Gaston Menier considère que la concurrence née des circonstances de guerre constitue une cause majeure du recul de l'entreprise. Après avoir connu une croissance presque continue pendant plusieurs décennies, Noisiel vient de subir sa deuxième grande rupture.
1919-1921 : le record de production
La paix entraîne un spectaculaire redémarrage. La production passe à 12 450 tonnes en 1919, puis à 15 151 tonnes en 1920. En 1921, elle atteint 17 508 tonnes. C'est le record absolu de la série. Le chiffre est d'autant plus remarquable qu'il intervient seulement trois ans après le point bas de 1918. La chocolaterie a retrouvé puis dépassé son niveau d'avant-guerre. Il faut cependant replacer cette progression dans le contexte de l'après-guerre. Après plusieurs années de restrictions et de production réduite, l'activité retrouve un rythme beaucoup plus important. La reprise ne signifie pas pour autant que tout est redevenu calme à Noisiel. Les relations entre la direction et les ouvriers deviennent parfois difficiles. Dès 1919, des mouvements sociaux portent notamment sur le temps de travail, les salaires et les conditions de travail. La production atteint néanmoins son sommet historique en 1921.
Après le record, un retour progressif à la normale
Le niveau de 1921 ne sera pas maintenu. La production passe à 16 582 tonnes en 1922, puis 15 110 en 1923 et 14 096 en 1924. Une légère remontée intervient en 1925, avec 14 782 tonnes. Cette évolution ne doit pas forcément être considérée comme un effondrement. Après le record exceptionnel de 1921, la production retrouve progressivement un niveau plus proche de celui des années précédant la guerre. Un autre chiffre mérite toutefois l'attention : les effectifs de l'usine diminuent eux aussi au cours de cette période. La chronologie fait état de 2 038 ouvriers en 1922, 1 888 en 1923 et 1 649 en 1924. La diminution du tonnage s'accompagne donc d'une réduction sensible des effectifs.
1926 : une nouvelle cassure
L'année 1926 se distingue nettement dans la courbe. La production chute de 14 782 à 11 188 tonnes, soit près d'un quart de moins en une seule année. Cette baisse intervient dans un contexte social particulièrement tendu. Une importante grève touche Noisiel. Les ouvriers défilent dans la cité et la gendarmerie intervient. L'usine compte alors 1 739 ouvriers, dont 320 syndiqués. La simultanéité entre le conflit social et la forte baisse de production est particulièrement intéressante. Sans disposer du détail des journées exactes d'arrêt permettant de mesurer précisément son impact, il est raisonnable de considérer la grève comme un élément important du contexte de cette baisse. La production repart toutefois dès l'année suivante : 11 628 tonnes en 1927, puis 12 642 tonnes en 1928.
1931-1934 : une succession générationnelle difficile
Le recul de la production intervient également à un moment où la direction de la maison Menier connaît un profond changement générationnel. Gaston Menier, qui a consacré une part importante de sa vie à la politique, s'est progressivement éloigné de la gestion quotidienne de la chocolaterie. Ses fils Georges et Jacques, appelés à lui succéder, sont peu impliqués dans les affaires courantes. À partir de 1928, la direction des usines est ainsi confiée à des cadres extérieurs, notamment à l'ingénieur Le Sénéchal. La situation est révélatrice d'une évolution plus profonde : la transmission de l'entreprise ne s'accompagne plus du même engagement industriel que chez les générations précédentes. Émile-Justin Menier avait construit une entreprise dont ses fils Henri, Gaston et Albert avaient poursuivi le développement. La génération suivante apparaît beaucoup moins présente dans la conduite quotidienne de la chocolaterie. La disparition de Georges Menier en 1933 puis celle de Gaston Menier, le 5 novembre 1934, accentuent encore cette rupture. À la mort de son père, Jacques Menier prend la direction des établissements avec ses neveux Antoine et Hubert. Mais cette nouvelle génération doit désormais gérer une entreprise déjà fragilisée. Jacques, marqué depuis la guerre par les séquelles d'un grave accident aérien, gère les affaires courantes dans des circonstances difficiles. Antoine et Hubert, qui deviendront à leur tour les dirigeants de la maison, n'ont pas été préparés à la gestion d'une entreprise industrielle de cette dimension. Ainsi, au-delà de la baisse des tonnages, c'est aussi la transmission familiale qui devient problématique. La maison Menier conserve son nom, son patrimoine et sa notoriété, mais elle ne dispose plus de la même force dirigeante que celle qui avait accompagné son extraordinaire développement.
PRODUCTION ANNUELLE DE CHOCOLAT A NOISIEL
| Année | Production (tonnes) |
|---|---|
| 1825 | 16 |
| 1849 | 396 |
| 1853 | 400 |
| 1855 | 500 |
| 1858 | 1 118 |
| 1862 | 1 800 |
| 1863 | 2 400 |
| 1864 | 2 100 |
| 1865 | 2 213 |
| 1866 | 2 500 |
| 1867 | 2 635 |
| 1868 | 3 257 |
| 1869 | 3 846 |
| 1870 | 3 023 |
| 1871 | 2 309 |
| 1872 | 3 816 |
| 1873 | 4 735 |
| 1874 | 5 548 |
| 1875 | 6 564 |
| 1876 | 7 679 |
| 1877 | 7 313 |
| 1878 | 8 328 |
| 1879 | 7 861 |
| 1880 | 8 974 |
| 1881 | 10 558 |
| 1882 | 10 323 |
| 1883 | 10 863 |
| 1884 | 10 767 |
| 1885 | 10 423 |
| 1886 | 10 549 |
| 1887 | 11 011 |
| 1888 | 11 252 |
| 1889 | 12 260 |
| 1890 | 12 881 |
| 1891 | 12 790 |
| 1892 | 12 979 |
| 1893 | 12 799 |
| 1895 | 13 625 |
| 1896 | 13 221 |
| 1897 | 13 396 |
| 1898 | 13 806 |
| 1899 | 13 943 |
| 1900 | 14 165 |
| 1901 | 13 938 |
| 1902 | 14 028 |
| 1903 | 14 880 |
| 1904 | 15 658 |
| 1905 | 14 639 |
| 1906 | 15 600 |
| 1907 | 15 790 |
| 1908 | 14 211 |
| 1909 | 15 454 |
| 1910 | 15 226 |
| 1911 | 16 070 |
| 1912 | 16 044 |
| 1913 | 16 180 |
| 1914 | 12 638 |
| 1915 | 12 358 |
| 1916 | 12 100 |
| 1917 | 10 613 |
| 1918 | 10 494 |
| 1919 | 12 450 |
| 1920 | 15 151 |
| 1921 | 17 508 |
| 1922 | 16 582 |
| 1923 | 15 110 |
| 1924 | 14 096 |
| 1925 | 14 782 |
| 1926 | 11 188 |
| 1927 | 11 628 |
| 1928 | 12 642 |
| 1929 | 12 009 |
| 1930 | 10 568 |
| 1931 | 9 660 |
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