Les jardins de la Villa Menier à Cannes
Camille-Amélie
CANNES, la coquette station hivernale, s'encadre du riant décor de verdures et de fleurs de ses Jardins, les plus renommés de la Côte d'Azur, qui se succèdent très loin, à l'Ouest, le long delà route de Fréjus, et à l'Est jusqu'au golfe Juan. Dans cette partie de Cannes, la « Californie », les riches Villas et leurs Jardins s'étagent en amphithéâtre sur le flanc de la colline, dernier contrefort de l'Estérel, dont les seconds plans, enveloppés de vapeurs bleues, contrastent avec le manteau d'or pâle des Mimosas.que revêtent les bosquets ensoleillés de Janvier à Avril, et avec les cimes neigeuses proches de l'Alpe, Et cette opposition de la flore tropicale des Palmiers et des Neiges éternelles n'est pas un des moindres attraits de ces Jardins. Situés dans ce site d'une incomparable beauté, les Jardins de la Villa Menier, l'un des joyaux delà « Californie », se développent en bordure de la route d'Antibes. Ils furent entièrement tracés sur le flanc de la colline, occupée, alors par de multiples petites terrasses cultivées et par des surfaces incultes de rochers gris, dont les fissures donnaient asile à quelques Pins maritimes, aux Chênes-Lièges, s'élevant au-dessus du tapis de Lentisques, de Bruyères, de Myrtes et d’Arbousiers.
On a su allier de la façon la plus heureuse, dans ces Jardins merveilleux,
l'architecture des terrasses droites, couronnées de balustrades de pierre, au
pittoresque des falaises de rochers, aux talus abrupts et aux souples ondulations
des pelouses qu'encadrent et habillent des plantes luxuriantes remplaçant la
maigre végétation des parties incultes. C'est à M. Camille Dognin, l'ancien
propriétaire de ce domaine, nommé alors Villa Camille-Amélie, amateur passionné
des beaux végétaux exotiques, dont il poursuivit les essais d'Acclimatation sur
le littoral de la Méditerranée, que l'on doit la création de ces Jardins. Les
premiers coups de mine dans les rochers, prélude de toute mise en culture dans
de telles situations, des ébauches de tracés d'allées et quelques plantations,
furent les seuls travaux effectués avant 1877.
Mais on doit à ces premières plantations quelques-uns des arbres de dimensions
colossales que l'on admire aujourd'hui, notamment cet Eucalyptus dont le tronc
mesure 4 mètres de circonférence, à 1 mètre au-dessus du sol, et dépasse 40 mètres
de hauteur de cime : plus de 1 mètre par année de croissance C'est de 1877 à 1879
que M. Dognin, secondé par son jardinier M. Riffaud, aujourd'hui jardinier chef
de la Villa Menier, fit effectuer les travaux importants de terrassements, de
rochers, de plantations et de constitution des pelouses.
Des travaux d'embellissements et surtout des nouvelles plantations furent
poursuivis les années suivantes, simultanément avec ceux du jardin de la Villa
Valetta, qui appartenait aussi à M. Dognin. Mais le cachet actuel d'élégance et
de somptuosité a été donné à ce parc à la suite des travaux importants, motivés
par des agrandissements, que M. Menier, devenu propriétaire de ce domaine, fit
faire en 1889. Actuellement, le parc a une superficie d'environ 6 hectares, ce
qui est considérable pour une propriété d'agrément dans cette situation. Le parc
est de style Paysager que l'on nomme plus communément et inexactement Jardin
anglais, par opposition au style Symétrique de Le Nôtre, qualifié de Jardin
français. Ce style s'adapte le mieux à l'aménagement des vastes parties accidentées,
auxquelles on désire conserver ou accentuer le caractère pittoresque, pour qu'il
s'harmonise avec le cadre et donne toutes les facilités d'accès, en évitant aussi
les terrassements et les travaux d'art important que nécessite le Jardin français.
Par la conception des mouvements du terrain, l'emploi judicieux des rochers,
les grands vallonnements gazonnés, la disposition des plantations, la création
de vues admirables et la beauté de décoration florale, on a fait du cadre de la
Villa Menier le type du grand Parc luxueux et bien tenu de la Riviera.
L'architecte de Jardins a, en effet, à sa disposition; dans ces contrées
privilégiées, des végétaux au port admirable, palmiers rustiques et acclimatés
sur la Riviera, arbres et arbustes du Cap et de la Nouvelle-Hollande à floraison
hivernale, plantes grasses et de rochers, comme les Agaves au caractère
pittoresquement décoratif, qui s'harmonisent si bien avec les enrochements
motivés par les fortes déclivités du sol. Mais il doit, avant tout, savoir tirer
parti de ces éléments et ne pas les associer d'une façon disparate aux arbres
et aux arbustes à feuillage caduc ou à floraison d'été des jardins du Centre et
du Nord de la France. Le Parc de la Villa Menier met précisément sous ses yeux
un dès exemples les mieux compris de l'utilisation de ces beaux végétaux exotiques.
On conçoit qu'étant établi sur le flanc d'une colline dont quelques parties étaient
plutôt abruptes, le relief du Jardin est très accidenté, ce qui lui donne de la
variété. De la limite, le long de la route d'Antibes, le sol est en pente assez
rapide ; un terre-plein, sur lequel est édifiée la Villa, a été aménagé, puis le
soi se relève brusquement de nouveau et forme de suite au nord-ouest une sorte
de plateau légèrement incliné vers le sud et s'incurve en une longue coulée sur
le côté est de la Villa. Une grande allée carrossable conduit, en décrivant deux
longs lacets aux contre-courbes douces et harmonieuses, de l'allée principale,
s'ouvrant sur la route d'Antibes, à la Villa Menier, qui se dresse toute blanche
à mi-côte sur un fond de verdure, et dans l'encadrement de hautes et luxuriantes
frondaisons. Cette élégante construction couronne une vaste terrasse, d'où la
vue domine la cime du rideau des grands Eucalyptus et des Cyprès de Lambert, qui
la cachent de la route, et s'étend librement sur la Méditerranée.
Une large allée carrossable, en pente douce, part de ce terre-plein et contourne
la propriété. D'autres allées moins larges se branchent sur cette allée principale
et sur l'avenue d'accès, pour conduire le promeneur dans les parties les plus
jolies, d'où l'on jouit de la vue soit sur la Méditerranée, soit sur les montagnes.
Pour établir ce terre-plein à flanc de coteau, une haute terrasse a été édifiée
en avant de la façade de la Villa, et un mur de soutènement, appuyant l'allée,
se dirigeant du terre-plein vers l'Est, a été dissimulé par des blocs de rochers
artificiels, entièrement recouverts aujourd'hui d'une végétation exubérante de
plantes grasses et de plantes sarmenteuses et retombantes.
Sur la façade Nord de la Villa Menier, une haute falaise de rochers, formant
comme une seconde terrasse, soutient les terres de ce côté, et son revêtement
de palmiers, d'agaves et de cactus, lui fait le plus riche écran de verdure. La
partie qui s'étend de la route d'Antibes au terre-plein de la Villa est, d'ailleurs,
l'une des plus accidentées du Parc. Avant le premier tournant, la construction
apparaît de face, dans la coulée de gazon, entre deux groupes de gigantesques
végétaux : Eucalyptus, Casuarinas au feuillage léger, sombres Cyprès de Lambert,
Cocotiers aux frondes arquées comme de gigantesques plumes d'autruche, et surtout
les Araucarias géants dépassant plus de 30 mètres de hauteur et bien différents
des petits sujets de la même espèce cultivés en pots dans nos salons.
La haute falaise de rochers, dominée par des Palmiers majestueux, et la terrasse
du terre-plein de la Villa en augmentent encore le relief. Le parti le plus
heureux a été tiré des dessous de cette terrasse : le massif et un simple mur de
soutènement tapissé de plantes sarmenteuses est remplacé par de hauts piliers,
des arcades et une haute voûte, et le dessous est aménagé en une longue galerie
intérieure, aux murs revêtus d'une sorte de Figuier sarmenteux (Ficus repens),
aux plates-bandes garnies de Palmiers moins rustiques que ceux croissant dans le
Jardin, et de plantes fleuries, sans cesse renouvelées. Cette galerie se termine
par une haute crypte, abritant une piscine dont les eaux baignent les rochers.
Cette crypte prend jour par la large baie circulaire de sa voûte, dans la rotonde
du Jardin d'hiver, et forme un décor d'une grande somptuosité. On se croirait
dans quelque palais enchanteur de l'Orient.
Au dehors, les piliers et les arcades s'enguirlandent de Roses et de Jasmins, et les parties pleines sur les côtés sont tapissées des Bougainvillées qui se couvrent, de Février à Avril, des milliers de bractées mauves et violettes. Des eaux abondantes, fournies par plusieurs concessions, animent les principales parties du parc. Un lac supérieur, dans la partie Nord-Ouest, s'étale en une nappe dormante toute recouverte de plantes aquatiques, se découpe dans les vastes pelouses ;un passage à gué, fait de pierres plates, la traverse dans sa partie la plus étroite, qui contribue, avec le pont de pierre recouvert de Clématites, formant fond, à donner à ce coin le caractère d'un paysage japonais. De ce lac part une rivière que traversent deux allées, l'une à gué, l'autre sur .un pont, et dont les eaux, se frayant un passage dans la falaise de rochers derrière la Villa, se sont creusé un lac minuscule au pied de cette falaise, pour retomber de nouveau en cascade, dans les grands rochers à pic, situés dans le prolongement du terre-plein, et former un autre lac, en bordure de l'allée d'accès et au pied de ces rochers. Les plantes aquatiques meublent ces eaux de leurs feuillages et de leurs fleurs, depuis le Nénuphar bleu et rose jusqu'aux grands Caladiums du Brésil et aux Papyrus d'Egypte.
Mais c'est au merveilleux décor des végétaux que ces Jardins doivent leur splendeur. Le sol, rocheux et granitique, se prête d'ailleurs à la croissance des arbres, arbustes et Palmiers, et surtout des Mimosas, qui prennent des proportions colossales, et aux autres émigrés du Cap et de la Nouvelle Hollande, qui fleurissent tout l'Hiver et le Printemps. Le rôle des plantations, dans un Parc paysager, est de masquer les parties du jardin ou celle des abords qu'on ne veut pas voir, d'encadrer les vues et de faire valoir les points essentiels. Pour cela, on les dispose en massifs compacts, en groupes détachés, jetés en avant des massifs ou seuls en isolé sur les pelouses. Les végétaux, remarquables par leur port, par leur taille ou par leur aspect gracieux, sont habituellement choisis pour être ainsi mis en vedette. Lorsqu'elles encadrent une vue, les plantations sont un peu traitées à la façon des coulisses de théâtre, avec des parties en creux et en avancé, car la ligne droite doit être bannie de ces groupements. Ces règles ont été observées dans tous leurs détails en faisant rendre le maximum d'effet aux admirables végétaux qui meublent le Jardin. La grande coulée sur le côté est de la Villa, qui dirige la vue sur le cap d'Antibes, est admirablement encadrée ; à droite, par un bouquet de Dattiers aux stipes élevés ; à gauche, par des groupes de gigantesques Cocotiers, dont les troncs nus portent à 20 mètres de hauteur les panaches de leurs frondes arquées, qui se détachent sur le ciel bleu comme dans un paysage africain.
Tous les végétaux sont d'ailleurs disposés de telle façon que leur caractère
est mis en valeur. Des Palmiers, tel ce Pritchardia aux amples feuilles palmées
comme celles des Latanias et des Chamaerops, forment des groupes majestueux, et
quelques-uns d'entre eux, détachés sur les éminences de gazon, dépassent de leurs
bouquets de feuilles les cimes des plus grands arbres, autant de géants de l'espèce
végétale. D'autres spécimens de Palmiers, un Jubéa au tronc de plus de 1 mètre
de diamètre, sont postés, dans leur stature trapue, en avant des bouquets de
Lauriers-Roses, de Néfliers du Japon, tandis que les sveltes Cocotiers se
silhouettent au-dessus des massifs de Mimosas de toutes Tes espèces et variétés,
dont la floraison d'or est ininterrompue. Non loin de la Villa Menier, croissent
sur la haute voûte dès Palmiers et surtout des grands Phoenix des Canaries, comme
dans les forêts tropicales, des Fougères arborescentes les plus belles et les
plus rares, qui déploient les crosses gigantesques de leurs frondes au-dessus
d'un tapis d'herbes aux turquoises émaillées de fleurs mauves de la Primevère
obconique.
Si ce n'étaient ces allées soigneusement ratissées et le tapis de velours des
gazons, ou se croirait transporté dans quelque lointaine Forêt vierge. Un livre
entier ne suffirait pas à noter les effets ni à dénombrer les superbes spécimens
de végétaux exotiques, dont quelques-uns ont été transplantés avec des mottes ne
pesant pas moins: de 10 000 kilogrammes. Ces jardins présentent d'ailleurs trop
de bons exemples de dispositions des plantations pour que je n'aie pas à décrire
les plus judicieux une autre fois. Sur les masses sombres de ces massifs et de
ces groupes et sur le gazon toujours vert et ras, d'autres végétaux, tels
l'admirable Palmier aux feuilles argentées, « Brahea Roezli », les Aloès aux
feuilles glauques et aux glaives de feu de leurs fleurs, mettent des taches
claires, tandis que les grandes inflorescences des Agaves contrastent sur les
bouquets de Bambous, sur Tes touffes hérissées d'épines des Figuiers de Barbarie
et s'opposent aux grandes rosettes de feuillages des Dracamas et des Yuccas.
Si les grands végétaux sont les meubles et la raison d'être des Jardins, les
fleurs disposées en corbeilles ou plates-bandes sont à celui-ci ce que les objets
d'art et les bibelots sont à la parure du salon. Aussi la décoration florale des
jardins de la Villa Menier est l'objet de beaucoup de recherche. Tout l'hiver
s'épanouissent dans les plates-bandes, dans les corbeilles, et en taches colorées
posées çà et là au bord des massifs et sur les groupes de Palmiers, les Cyclamens
de Perse, les Primevères de Chine et obçoniques, les Œillets, les Cinéraires
hybrides, les Jacinthes et les Tulipes et quantité d'autres, qui, sous les ciels
brumeux du Nord, ne résistent et ne fleurissent que dans la tiédeur des serres.
Je n'ai vu nulle part ailleurs de vues aussi nombreuses et aussi variées, et
celles-ci sont un des multiples attraits de ce Domaine. Les principales, partant
de la terrasse et des points culminants du parc, ont été dirigées sur la mer,
les îles de Lérins, l'Estérel, la Croisette de Cannes, le cap d'Antibes, et sur
les montagnes au-dessus de Nice, qu'elles découvrent admirablement et que
l'encadrement des plantations, ce premier plan de masses sombres importantes et
élevées qui se découpent pour laisser passer le regard, met encore plus en valeur.
D'autres vues intérieures ont été dirigées sur la Grande Cascade, sur la Villa,
sur de beaux groupes de Palmiers ou sur quelque superbe autre plante isolée.
Aussi, lorsqu'au Printemps le soleil radieux inonde les bouquets de Palmiers, projette des raies lumineuses ou des ombres portées, éclaire les corolles et moire les nappes d'eau ; lorsqu'à l'extrémité des longues coulées se profilent l'écran des montagnes nimbées de mauve ou les silhouettes des îles de Lérins, sur la nappe bleue de la Méditerranée, on ne conçoit pas d'autre Éden que ces merveilleux Jardins.