LE CRÉPUSCULE DE LA CHOCOLATERIE MENIER

Les trois associés que sont Jacques, Antoine et Hubert Menier, de la société en nom collectif « MENIER » au capital de 210 millions de francs, décident à l’unanimité du changement de statut de leur entreprise. La S.A.R.L. « CHOCOLAT-MENIER » voit donc le jour le 22 décembre 1948, régie par la loi du 8 mars 1925. Le précédent statut datait du 12 juillet 1879, suivant la volonté d’Émile-Justin Menier, père, unique gérant, désireux de pérenniser son entreprise au travers de ses trois fils : Henri, Gaston et Albert. Engagement de 30 années signé devant Maître Duplan, notaire à Paris, et qui, par prolongations successives, devait expirer en juin 2036 ; le dernier acte datant du 27 juin 1939, signé chez Maître Henri Jourdain. La société a pour objet principal la fabrication et la vente du chocolat et de la confiserie, mais également tout ce qui se rattache directement ou indirectement à cette industrie. Le siège social reste inchangé au n° 56 rue de Châteaudun à Paris. Le capital est toujours de 210 millions de francs, divisé en 2 100 parts sociales de 1 000 francs, appartenant par tiers à chacun des associés.

En juin 1949, nouvelle assemblée : Antoine Menier en rappelle l’objet, à savoir fixer la rémunération des gérants. Après un échange de vues entre les membres de l’assemblée, personne ne demandant plus la parole, Antoine met aux voix la résolution suivante : « L’assemblée générale, après avoir délibéré, décide que seuls Antoine et Hubert Menier percevront un traitement en qualité de gérants, à l’exclusion de Jacques Menier, qui déclare renoncer à être appointé en qualité de gérant. Le traitement d’Antoine et d’Hubert Menier est fixé, pour chacun d’eux, à compter du 1er janvier 1949, à 300 000 francs par mois. » En novembre 1949, acte établi devant notaire, Maître Henri Jourdain : augmentation du capital qui s’élève désormais à 600 millions de francs, divisés en 6 000 parts d’une valeur de 100 000 francs chacune, réparties par tiers entre chacun des associés, soit 2 000 parts chacun.

Décembre 1949 : nouvelle assemblée en vue de statuer sur l’opportunité de la distribution d’un acompte de dividende sur les bénéfices de l’exercice social s’étendant du 1er juillet 1948 au 30 juin 1949. À cet égard, il est communiqué à l’assemblée un bilan arrêté faisant ressortir des bénéfices substantiels et une situation de trésorerie favorable. Hubert Menier propose donc de mettre immédiatement en distribution un acompte de 150 millions de francs, à partager entre les associés proportionnellement à leur nombre de parts et à leur fonction de gérant pour Hubert et Antoine. La chocolaterie retrouve son niveau d’affaires de 1920, mais les dommages de guerre et un endettement excessif handicapent l’entreprise. Dans ce contexte stationnaire, CHOCOLAT-MENIER reste leader, mais ce classement est trompeur : les exportations ne représentent que 2 % de la production totale, le matériel est obsolète et la rentabilité insuffisante pour assurer l’autofinancement. En novembre 1950, Jacques Menier cède 500 parts à Hubert moyennant la somme de 50 millions de francs, convertie en rente viagère annuelle de 4 millions de francs indexée sur l’inflation.

L’année 1950 reste bénéficiaire : 178 millions de francs de résultat, dont 21 millions pour les associés. Les 44 millions de francs de bénéfice de l’exercice 1951 ne permettent pas de faire face aux obligations fiscales. Hubert Menier propose de prélever les sommes nécessaires sur la « réserve taxée », soit 80 millions de francs ; les associés se contentant de 14 millions à partager.

L’exercice 1952 enregistre une perte de 192 millions de francs ; aucune distribution de dividendes n’est à l’ordre du jour. 1953 se solde par un bénéfice de 80 millions de francs. Hubert fait observer que ce bénéfice n’est susceptible que d’amortir partiellement le déficit de l’exercice précédent, mais que la société doit néanmoins mettre à disposition des associés les sommes nécessaires pour acquitter l’impôt sur le revenu des personnes physiques dont ils sont redevables. En septembre de la même année, Antoine et Hubert restent seuls membres de la société après la mort de Jacques Menier. Hubert sollicite une assemblée générale afin de consentir une délégation de pouvoir en raison de son état de santé. Les pouvoirs attachés à sa fonction sont attribués à sa femme, Odette Gazay. Tous les actes qu’elle sera amenée à accomplir en vertu de cette délégation auront lieu sous la responsabilité d’Hubert Menier. Celui-ci lui délègue les pouvoirs nécessaires pour le représenter en sa qualité de co-gérante de la société CHOCOLAT-MENIER dans toutes les délibérations et décisions collectives utiles.

En mars 1954, nouvelle augmentation du capital par apport en nature d’une valeur de 61 millions de francs : sur la commune de Noisiel, un ensemble de constructions à usage de logements ouvriers comprenant 20 logements, ainsi qu’un bâtiment situé au lieu-dit « Le Buisson », à usage de logements pour retraités comprenant 10 logements. En juin 1954, les bénéfices de l’entreprise s’élèvent à 113 millions de francs, pour 63 millions à répartir entre les associés. Une modification des statuts intervient : la société pourra désormais être administrée et gérée par des personnes autres que les associés, mais les Menier conservent toutefois des garanties en cas de décès.

En 1955, nouveau déficit de 375 millions de francs : pas de compensation par les réserves constituées, aucun dividende ne sera distribué. En 1956, 32 millions de pertes ; les Menier décident d’emprunter auprès du Crédit Notarial 250 millions au titre d’un emprunt d’équipement à moyen terme. En 1957, la rémunération des gérants est réduite : elle passe de 500 000 francs à 100 000 francs, et l’indemnité forfaitaire de 200 000 francs à 300 000 francs. Une augmentation du capital intervient par apport d’actifs de la société CHOCOLAT-LOMBART. L’ensemble des opérations permet de dégager un bénéfice de 117 millions de francs. En 1958, les comptes révèlent une perte de 389 millions de francs. Les associés renoncent définitivement à toute attribution d’intérêts sur leurs comptes courants pour les exercices 1958, 1959 et 1960.

En 1959, Odette Gazay devient avec Antoine les seuls gérants après la mort d’Hubert Menier. Les deux gérants résident à Paris, Antoine au n° 8 rue Monsieur et Odette au 26 cours Albert-Ier. En cette année troublée, ils démissionnent de leurs fonctions. Représentée par leur mandataire Michel Tartrat au conseil de gérance, la collectivité des associés prend acte et nomme, le 10 octobre, René Lange comme seul gérant. Celui-ci est rapidement remplacé en décembre par Pierre Hecker. Le 9 avril 1960 marque un tournant : l’assemblée générale approuve le bilan et les comptes de l’exercice 1959, qui se solde par des pertes de plus de 900 millions de francs. Avec l’exercice 1958, le déficit cumulé dépasse le milliard. Des mesures de redressement sont prises : le capital est porté à 7 millions de nouveaux francs et la société CHOCOLAT-MENIER devient société anonyme.

Le 18 mai 1960, dans le cadre de la fusion d’intérêts avec l’entreprise CHOCOLAT-ROZAN, les dettes de l’usine de Londres, soit 280 000 nouveaux francs, sont apurées. Là s’achève la saga Menier : l’entreprise familiale bascule dans l’anonymat. Les membres de la famille Menier quittent Noisiel ; Antoine abandonne son mandat de maire. Les enfants d’Hubert et d’Odette, Jean-Louis et Pauline, quittent également Noisiel pour le Loir-et-Cher, à Mer, non loin du château familial de Chenonceau.

( Source : Saga-Menier, comptes rendus des assemblées générales de la S-A-R-L CHOCOLAT-MENIER)



 

 

Saga Menier