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LES RÉFLEXIONS D'UN VISITEUR CURIEUX DEVANT L'EXPOSITION DU CHOCOLAT MENIER EN 1889

L'exposition universelle de 1889 est la septième dans son genre, et la quinzième des Expositions nationales. Elle ouvrit ses porte le 5 Mai pour ne les refermer que le 31 Octobre suivant. La première, qui se tint en 1798 au champ de Mars comptait 110 exposants. Celle d'aujourd'hui en compte 38.000. L'exposition de 1889 occupe le palais et le jardin du Trocadéro, le champ de Mars, tout le quai d'Orsay, de l'avenue de Suffren au Ministère des affaires étrangères, et l'esplanade des Invalides. Elle couvre une surface d'environ 70 hectares, non compris les berges de la Seine. En 1878, l'exposition n'en couvrait que 50.

Une promenade à travers l'Exposition nous a conduit au Palais du Quai d'Orsay réservé aux produits alimentaires, près du fameux tonneau de champagne, de là Czardà hongroise et de la gare du chemin de fer Decauville enfoui sous les arbres.

Là, au milieu des amoncellements de bouteilles, de boîtes, de paquets aux étiquettes engageantes, et de denrées de toutes sortes aux odeurs alléchantes, nous nous sommes arrêtés tout étonnés devant un bloc immense de tablettes de chocolat sur lequel nous avons lu ces mots stupéfiants : "Chocolat Menier. Bloc représentant la fabrication d'un jour.
Poids : 50 000 kilogrammes.
Valeur : 200 000 F".S

Le bloc énorme de chocolat atteint la hauteur du Palais. Il se compose de 250 000 tablettes de ce fameux chocolat à couverture de papier jaune que le monde entier connaît, parce que le monde entier en mange.

 

Le personnel des usines de Noisiel, Londres, Roye et du Nicaragua dépasse 3 000 ouvriers et employés. Locomotives, navires, plantations font partie du matériel de cet énorme industrie. La vraie philanthropie de maison Menier se manifeste sous forme d'écoles, de Caisse d'Epargne, de soins gratuits aux ouvriers, d'indemnités de maladie, etc. MM Menier ont apporté au public, à l'esplanade des Invalides, une de leurs maisons ouvrières de Noisiel par laquelle on peut juger de l'importance de cette cration.

Aussi le fameux problème de la question sociale n'existe guère à Noisiel comme bien on pense.

Mais tout ce qui précède n'est qu'une page d'histoire, histoire fort intéressante à coup sûr, mais bien moins amusante que les quelques pages de statistique qui vont suivre. Qui donc a pu prétendre que les statisticiens étaient ennuyeux ? Sans doute un monsieur de méchante humeur. C'est à lui que je dédierai donc ce qui suit.

Nous avons vu écrit sur le bloc de la galerie alimentaire que l'usine de Noisiel produisait
50 000 kilog. chocolat par jour, soit 250 000 tablettes papier jaune, mesurant à peu près 2 centimètres d'épaisseur chacune.

Voulez-vous que nous les mettions en pile ?

Nous allons, à notre grand étonnement, avoir pour un jour une hauteur de 5 000 mètres, soit une lieue et quart, soit près de dix-sept fois la tour Eiffel, qui devient un vrai pygmée à côté de la pile de chocolat fourni par le travail d'une seule journée.

 
Si l'on plaçait bout à bout les 75 millions de tablettes qui représentent la fabrication annuelle de l'Usine de Noisiel, on obtiendrait un joli ruban jaune clair de 13 500 kilomètres, soit
3 375 lieues de longueur, c'est-à-dire beaucoup plus qu'il n'en faut pour traverser le globe terrestre de haut en bas.
Si l'on veut pousser plus loin la comparaison, on trouvera qu'en 25 ans ce ruban jaune atteindrait la lune. Mais puisque nous venons de parler de la tour Eiffel, faisons une petite comparaison bien amusante en vérité. La célèbre tour pèse environ 9 millions de kilog., sur lesquels 500 000 kilog. représentent à peu près le poids des 2 500 000 rivets qui la tiennent assemblée. Si l'on imagine une balance ayant des plateaux assez solides pour pouvoir placer dans chacun d'eux le joli poids de 9 millions de kilogs, nous voyons que la tour Eiffel trouverait son contrepoids en chocolat dans la masse produite par l'usine de Noisiel en 180 jours de travail, puisque celui-ci est de 50 000 kilog. par jour.
 
Si on réunissait en un seul bloc tous les chocolats fabriqués pendant deux années consécutives par l'usine de Noisiel, on en formerait un bloc dont le cube serait équivalent au palais de la Bourse à Paris.
Mais calculons ce que représente le transport d'une pareille masse. Pour emporter dans un seul train de chemin de fer la fabrication d'une année de l'Usine de Noisiel, les 15 millions de kilog. de chocolat qui, avec l'emballage représentent 18 millions de kilog., en supposant que chaque wagon puisse emporter 5 000 kilog., on trouve qu'il faudrait 3 600 wagons attachés les uns aux autres et couvrant à peu près 25 kilomètres de rails, c'est-à-dire, par exemple, que les 200 locomotives nécessaires pour traîner ce train formidable arriveraient à la gare Saint-Lazare lorsque la queue du train serait encore bien au delà de Versailles.
 

Enfin, que signifient ces mots :

Vente par jour, 200 000 francs ?
Convertissons cette somme en pièces de cent sous, cela représente exactement mille kilos d'argent.

Si les billets de banque et les chèques n'étaient pas inventés, il faudrait un service spécial de camionnage à la Maison Menier pour transporter le poids de sa recette journalière.

 
Depuis la dernière Exposition de 1878, la Maison Menier a vendu pour 500 millions de chocolat, soit un demi-milliard de francs. Convertissons comme ci-dessus cette jolie somme en pièces de cent sous placées sur une même ligne, on trouve que ce ruban d'argent atteindrait une longueur de près de 4 000 kilomètres, soit le dixième de la circonférence terrestre, soit enfin une ligne d'argent allant de Paris au Caucase.
 

On sait que les tablettes de Chocolat-Menier sont entourées d'une mince feuille d'étain, vulgairement appelée papier d'argent.
Eh bien, si tous les consommateurs, au lieu de jeter négligemment aux ordures cette petite feuille d'étain, la jetaient dans une même corbeille, l'heureux chiffonnier qui l'emporterait au bout de l'année aurait une jolie fortune.

En effet, tous ces morceaux d'étain représentent la somme vraiment stupéfiante de 600 000 francs.

Enfin pour terminer, rappelons que MM Menier sont de forts contribuables, et le Trésor public doit les voir arriver avec plaisir lorsqu'ils apportent leurs 13 millions de contributions chaque année.

Ces quelques lignes, aussi instructives qu'amusantes, suffiront à faire comprendre au lecteur l'importance énorme de la Maison Menier, qui a fait de l'Usine de Noisiel la plus grande Fabrique de Chocolat du monde entier.

 

 

 

Saga Menier