Une usine moderne en déclin
Noisiel
est le fruit de la volonté patronale d'industriels paternalistes.
De ce fait, comme pour les autres cités sociales, telle que l'usine
Schneider au Creusot, la cité ouvrière a pour mission d'encadrer
et de fixer la main-d'oeuvre autour d'une unité de production.
Le succès de la famille Menier provient en grande partie de l'engouement
de ses dirigeants envers les sciences et les techniques avant-gardistes
combinant intelligemment le progrès technique avec le progrès
social
L'idée motrice des Menier est de faire de de Noisiel un site qui
serait une vitrine de leur pensée progressiste.
Cet objectif sera atteint à la veille de la première guerre
mondiale où la chocolaterie de Noisiel connaît son apogée.
Mais
le recrutement durant le conflit s'inscrit dans une tendance amorcée
dès le début du XXe, visant le développement de nouveaux
ateliers nécessaires à la diversification de la marque.
De nouveaux produits tels que les confiseries et le chocolat instantané
en poudre contenu dans les cartouches, nécessitent du personnel supplémentaire.
La réaction des Noiséliens
La
présence de l'armée allemande aussi près de Noisiel
créé une stupeur et une inquiétude importante ; pourtant
il n'est fait aucune allusion à quelque mouvement de panique de la
part de la population.
Une telle réaction est étonnante lorsque l'on sait que des
villages de Seine et Marne ont massivement fuit devant l'armée allemande.
L'explication vient peut-être du particularisme et du passé
de Noisiel.
Cette commune a déjà supporté l'occupation allemande
en 1870 et bénéficie, par ailleurs, d'un prestige très
important en France et à l'étranger par l'intermédiaire
de la chocolaterie Menier.
Gaston Menier est également un homme politique reconnu, il n'est
donc pas impossible que la population envisage un traitement de faveur en
cas de défaite.
La présence de troupe à Noisiel
Le
témoignage de Gaston Menier confirme la présence de soldats
alliés sur le sol de la commune au début du mois de septembre
1914 alors que l'armée allemande n'est distante que d'une quinzaine
de kilomètres.
La présence de soldats alliés est confirmée par l'étude
des comptes de la commune pour l'année 1918.
Le passage à Noisiel du 359e Régiment d'Infanterie de Briançon
est quant à lui confirmé le 6 Novembre 1917, il sera déployé
également sur les communes de Gournay et de Champs sur Marne.(*)
La
présence militaire ne peut être démontrée que
de manière passagère, Noisiel ne fut qu'une étape
sur le chemin des zones de combats.
(*) Source : Historique du 359e Régiment d'Infanterie Librairie Chapelot – Nancy

La chocolaterie Menier, fournisseur de l'armée française en campagne
Depuis
l'instruction du 4 février 1914 et la modification du 2 avril 1914
sur l'alimentation en campagne des armées, le chocolat est introduit
dans la composition des vivres de réserve des soldats.
Dès lors, chaque soldat en campagne a droit à une ration journalière
de chocolat de 125 grammes.
Au travers d'une note du ministre de l'agriculture et du ravitaillement,
les services d'intendance de l'armée délèguent une
grande partie de leur travail de ravitaillement aux commandants des régions.
Afin de ne pas être débordés par les commandes et permettre
un ravitaillement rapide et efficace, ceux-ci passent contrats avec les
entreprises locales.
Le personnel civil participant à ces marchés de guerre sont
devenus tellement indispensables que le ministre du ravitaillement songe
à les décorer.
Alors que l'entreprise Menier est encore la plus importante en France juste
avant le déclenchement de la guerre, celle-ci se trouve renforcée
sur le marché français du fait du même conflit.
Ce n'est qu'au milieu de 1917 que la production baisse à cause de
la hausse du prix du sucre et du cacao dont la valeur augmente de 100% en
l'espace de six mois.
La chocolaterie Menier n'échappe pas à cette baisse pour 2
raisons majeures : l'intensification de la guerre sous-marine en Atlantique
(Menier
importe son cacao de ses plantations du Nicaragua) et le rationnement.
Toutefois l'entreprise ne subit que très peu les restrictions de
sucre étant donné que Gaston Menier se fournit en sucre par
l'intermédiaire de ses terrains lui appartenant et produisant des
betteraves à sucre au sein même de la Seine et Marne.
Malgré cela, les usines du secteur chocolatier ne conservent leur
activité que grâce aux commandes passée par l'État
car les armées doivent être approvisionnées largement.
L'industrie du chocolat ne livre plus que 1/5 de sa production à
la clientèle civile en 1918.
Les voyageurs de commerce
Les représentants de Paris démobilisés reprennent leurs tournées après réorganisation. Les voitures de livraison louées étant très coûteuses [1.250 francs par mois et par voiture pour un service défectueux], le parc est donc réduit et les livraisons dans Paris sont divisées en 2 importantes fractions :
1. Tout ce qui n'est pas trop éloigné de l'usine viendra s'approvisionner
à l'usine de Noisiel.
2.
Tout ce qui est voisin du centre ira rue de la verrerie au dépôt loué par
la " chicorée " Protez-Delatre dont le partage de certaines activités est
effectif.
Il n'y a que le solde qui sera livré par ce qui restera de voitures [2 ou
3].
Les clients devaient se rendre rue de la verrerie ou à l'usine munis d'un bons de livraison datés et remis par les représentants. Pour la province, les fiches en retard montrent que pour certaines régions, il y avait parfois 3 mois que les livraisons n'avaient pu être effectuées par suite du manque de produits.
Les livraisons se faisaient au fur et à mesure des possibilités, guidées par la date d'ancienneté des commandes, puis par l'opportunité qu'elles représentaient, d'après l'importance de la ville ou de la nécessité d'arrêter une concurrence.
Vu l'état de la fabrication et du rendement amoindri par un matériel défectueux car non révisé pendant la période de guerre, la maison Menier étudia la refonte du mode de fonctionnement pour les voyageurs de commerce. La réduction d'activité était donc propice pour proposer un mode de rémunération nouveau.

Le principe pour la rémunération des voyageurs reste toujours exclusivement celui de la commission. Celle-ci est calculée, non pas en pourcentage sur le prix de vente, mais en pourcentage au 100 kilos de marchandises placées, ce qui offre l'avantage de conserver au voyageur l'intérêt de voir sa rémunération s'accroître avec l'accroissement de son placement et évite pour la société l'inconvénient d'un calcul de pourcentage basé sur un prix de revient qui, du fait des prix de la matière première est totalement étranger à la qualité et à l'efficacité du placement.
Mais la question des frais reste posée, à combien vont s'élever les frais qu'aura un voyageur de commerce qui avant guerre dépensait environ 15 francs. Elle a beau incomber seulement au voyageur, la société Menier réfléchit à la mise en place d'une indemnité fixe ou bien une échelle dégressive de "sur-commission". En contre partie, les voyageurs verront leur périmètre de prospection augmenter.
Autre levier de réduction des coûts, l'adjonction de la représentation de la "chicorée" Protez-Delatre à la représentation des voyageurs et représentant de la maison Menier, en principe, il est préférable de ne pas courir le risque en adjoignant la représentation de ses produits celle d'une maison étrangère, d'encourir un reproche éventuel ou une sorte de parenté défavorable si la dite maison venait à mal livrer. Ici cependant l'argument perd sa force, étant données la qualité de la marque Protez-Delatre, qui est de premier ordre.
Cette dernière opportunité de réduction des coûts doit être confirmée par d'autres sources, car celle-ci émane d'une correspondance entre les services de la fabrique de Noisiel et Gaston Menier et la forme interrogative de l'argumentaire ne prouve en aucun cas la concrétisation de cette dernière mesure.
Saga-Menier
La menace de l'avancée allemande en Septembre 1914
L'armée
allemande, commandée par le Général Von Moltke, décide
d'appliquer le plan élaboré entre 1891 et 1906 par le général
Comte Von Schlieffen. Ce plan qui est pourtant connu de l'État Major
français, prévoit l'encerclement et la capitulation des armées
françaises en six semaines afin de se retourner contre la Russie,
l'alliée de la France, dont la mobilisation serait plus longue, évitant
la confrontation sur deux fronts.
Le général Von Schlieffen envahit la Belgique et précipite
l'Angleterre, qui restait jusque là indécise, en guerre aux
côtés de la France et de la Russie. Originellement, l'armée
de Von Moltke devait encercler la capitale française mais la mobilisation
de l'armée russe est plus rapide que prévue.
La première armée de Von Moltke envahit tout de même
le Nord-est de la Seine et Marne, menaçant par la même occasion
Noisiel.
Après la bataille de la Marne,
Noisiel ne semble plus du tout inquiété par les combats et la perspective d'occupation par les armées allemandes. Le front recule et se stabilise à une centaine de kilomètres. Pourtant la tranquillité des Noiséliens ne dure pas : en 1918 les États-Unis entrent en guerre aux côtés des alliés obligeant les allemands à abréger le conflit.
La pression allemande est importante et l'on entend gronder le canon au
loin dans la campagne Seine et Marnaise.
Les alertes aériennes sont fréquentes, selon Louis Logre la
ville a subi 52 alertes.
Cela s'explique par le fait que Noisiel se trouve sur la route de Paris
et que les communications ferroviaires passent non loin de là, sur
les communes de Chelles et de Vaire sur Marne.

La
situation géographique de la commune de Noisiel (arrière-front
assez loin des combats) est idéale pour établir un hôpital
de campagne.
Cet établissement est le fruit de la volonté de Gaston Menier
poursuivant son idéal paternaliste. L'hôpital représente
une partie non négligeable de l'implication de la ville dans le conflit,
au même titre que la participation à l'effort de guerre par
la chocolaterie Menier qui fournit l'armée française en produits
alimentaires.
Menier, fournisseur de l'armée américaine en campagne

Menier approvisionne le YMCA [Young Men's Christian Association] qui accompagne les États-Unis à leur entrée en guerre le 6 avril 1917 sur le continent européen. Le YMCA offrait pour l'armée des loisirs ; bibliothèque, étude de la Bible, et services religieux. En France, le YMCA s'occupait des échanges postaux, vendait chocolat, cigarettes et autres objets personnels pour les soldats. Le YMCA porta plusieurs identités, le triangle rouge ou l'AEF [American Expeditionary Forces].

