Récit d'une campagne électorale
Du milieu des affaires à la vie politique, les relations sont parfois étroites. Alors, comme certains grands capitalistes, Émile-Justin Menier se lance à l'assaut de l'Assemblée nationale. Il essuie un premier échec en 1871. Sa carrière politique commence cependant cette année-là avec son élection au conseil général de Seine-et-Marne, où il représente le canton de Meaux, ainsi qu'avec son mandat de maire de Noisiel. Cinq années plus tard, il se représente à nouveau à la Chambre des députés en Seine-et-Marne, dans l'arrondissement de Meaux et, faute d'avoir pu réaliser un accord au sein des partisans de la République, il fera campagne contre un autre républicain, Paul Jozon.
Sous la IIIe République, la presse prend un essor très important, lié à trois facteurs principaux. En premier, il faut placer les progrès de l'alphabétisation des Français, dans les villes puis dans les campagnes, ce qui suscite auprès du public, par curiosité, la lecture des journaux. Ensuite vient l'aspect technique : l'impression en continu des quotidiens sur des machines rotatives permet une grande production.
Dans le combat pour la liberté de la presse, il comprend très vite le rôle décisif que doit avoir cette dernière dans la défense de la cause républicaine. Au lendemain de la Commune de Paris, on le vit soutenir de ses deniers nombre de quotidiens, soit lors de leur lancement, soit lorsqu'ils furent l'objet de poursuites et d'amendes. Il apporte aussi son appui à Jules Guesde, lorsque celui-ci fonde, à son retour d'exil, l'hebdomadaire L'Égalité, qui devint le premier journal marxiste français.
Émile-Justin Menier, grand industriel, mais républicain, échoue aux élections de février 1871 qui voient le triomphe des droites, mais connaîtra sa revanche puisqu'il sera élu député en février 1876 et ira siéger à l'extrême gauche.
Or, ce profil politique inspire les caricaturistes. André Gill le représente en « député de l'avenir ». Le dessin recycle des thèmes iconographiques appartenant à l'imaginaire de l'eschatologie politique : Menier y est représenté sur un bateau appelé Le Noisiel , tenant à la main une longue-vue, cependant qu'à l'horizon un soleil éclatant sort des flots.
Or, ce soleil était un lieu commun de l'iconographie progressiste ou révolutionnaire depuis la fin du XVIIIe siècle ; il avait tantôt symbolisé la raison, tantôt la République ou bien la Révolution, ou encore, tout récemment, la Commune.
Mais ici, c'est de tout autre chose qu'il s'agit puisque, non sans ironie, le dessinateur a inscrit sur le soleil levant les mots « Avenir, Liberté, Commercial ». C'était clairement ranger Menier dans la troupe multiforme de ceux qui, au long du siècle, s'étaient posés en prophètes de l'avenir.
Et l'imputation était exacte, comme devait en témoigner son activité ultérieure de publiciste, apôtre du libre-échangisme et surtout de l'impôt sur le capital, qu'il devait défendre encore en 1876 à la tribune de la Chambre, sous les huées de la droite et dans l'indifférence du camp républicain.
« Rimbaud dans le texte », par Yves Reboul
Presses Universitaires du Mirail, 2007
Dans le camp de Menier, la création d'un seul comité électoral semble poser quelques difficultés. Il faut attendre le 17 février, soit trois jours avant le scrutin, pour que le comité électoral chargé de soutenir Émile-Justin Menier soit constitué.
Si Menier n'a pas pu s'entourer d'un solide comité électoral, il a su acquérir la participation d'agents rémunérés. Sous le titre « Une plaie d'Égypte », Le Journal de Seine-et-Marne évoque les agents soldés de Menier.
Les agents du grand industriel s'en vont de porte en porte, colportant les brochures et les circulaires de leur patron. Mais, non contents de distribuer des volumes, des bulletins et des journaux, ils distribuent aussi des bons de pain, de bois, de charbon, voire même de chocolat…
À qui sont remis les bons en question ? Est-ce aux ménages les plus pauvres ? Pas le moins du monde : on les donne, de préférence, aux femmes des électeurs hésitants ou douteux.
La querelle ira s'intensifiant jusqu'à l'issue du scrutin. Plusieurs journaux diront que, dans les mémoires, il sera retenu que la propagande de l'armée d'agents à la solde de Menier aura constitué le scandale de ces élections législatives de 1876.
Dans les débats, les réunions publiques et les articles de presse, l'idée révolutionnaire d'un impôt unique sur le capital proposé par Menier occupe une place importante. Pendant toute la campagne, ce dernier expliquera que le régime fiscal entrave gravement la production des richesses et en fausse la répartition.
Aux yeux de Menier, la solution économique et sociale passe par l'établissement de l'impôt sur le capital. Sur les affiches, le chocolatier répond aux attaques de ses adversaires.
Devant l'Hôtel de ville de Meaux, après la fermeture des bureaux de vote, plusieurs groupes attendent l'issue du scrutin. Durant plusieurs heures, le service d'ordonnancement de la gendarmerie apporte régulièrement les résultats des villages de l'arrondissement.
Vers 23 heures, en dépit d'une pluie battante, une foule importante écoute le commissaire de police proclamer les chiffres définitifs :
M. Jozon : 7 684 voix
Dans l'ensemble de l'arrondissement, la victoire de Menier apparaît nettement. À Noisiel, sur les 81 électeurs, 75 accordent leur vote à l'industriel.
Dans le camp du perdant, la consternation laisse place rapidement à la colère, à la haine à l'égard de l'électorat Menier. Les journaux opposés à Menier se déchaînent contre le député.
« Grâce au concours d'une armée d'agents dont la propagande restera le scandale de cette élection ; grâce aux calomnies répandues contre le candidat républicain, M. Menier triomphe et ira représenter à la Chambre des députés la toute-puissance de l'argent. »
D'après l'ouvrage de Bernard Logre :
Jozon-Menier. Récit d'une campagne électorale